The Place Beyond the Pines – Derek Cianfrance

Le nouveau film de l’américain Derek Cianfrance fait exactement partie des oeuvres dont on est convaincus qu’elles feraient davantage un excellent roman plutôt qu’un film donnant trop souvent le sentiment du remplissage, de la dilution et de l’inaboutissement. La raison en est simple, : le cinéma n’est pas l’art idéal pour pénétrer et faire ressentir l’intériorité de personnages complexes, tourmentés et contradictoires, sauf à  être un cinéaste de génie. Le réalisateur, adulé du moment, de Blue Valentine, un des chouchous du festival de Sundance, compose donc un récit à  trois étages qui présente, et c’est là  sa qualité majeure, une singularité surprenante, : au fur et à  mesure que les personnages secondaires apparaissent – secondaires étant à  prendre ici dans son sens, : découlant du principal – , ils sont de moins en moins captivants et charismatiques en tant que tels, mais révèlent pourtant les ambigüités, les fêlures, les cicatrices mal refermées qui font le prix du film, en lui insufflant du coup une noirceur tenace, tapie au fond des âmes de ces personnages secondaires. Sur lesquels plane en permanence l’ombre fantomatique de Luke, cascadeur à  moto réputé, tué par un policier à  la suite d’un braquage de banque qui a mal tourné. Le triste fait divers ne mériterait certes pas d’inspirer un réalisateur, si l’on n’ajoutait pas que le motard chevronné avait appris peu de temps auparavant qu’il avait un fils.

Et c’est bien sûr la thématique de la filiation et du rapport père-fils, thématique qui fonde en grande partie toute la production outre-Atlantique, littéraire comme cinématographique, qui traverse The Place Beyond the Pines. Derek Cianfrance en propose une lecture désenchantée. En effet, la morale du film semble mettre sur un pied d’égalité celui privé de père et celui trop embarrassé d’en avoir un. Quinze ans après la disparition de Luke, ce sont en quelque sorte ses †˜héritiers’ qui paient les pots cassés et doivent porter sur leurs frêles épaules les conséquences d’un passé tragique inoubliable. Culpabilité et rédemption, là  aussi, les thèmes ne sont pas inédits. Mais on sait gré au cinéaste de Denver d’installer plusieurs atmosphères (la fête foraine dans une séquence inaugurale haletante, les hold-up, les magouilles de la police qui déportent d’ailleurs l’ensemble de son axe principal, les relations entre les deux adolescents) et également de rester modeste et sincère, sans verser dans une moralisation excessive. Couvert de tatouages, l’acteur Ryan Gosling, qui reprend en grande partie le rôle qu’il tenait dans Drive, devient devant la caméra de Derek Cianfrance un pur objet de désir sexuel, chargé de testostérone, qui contrebalance l’interprétation du très peu magnétique Bradley Cooper, pourtant le personnage le plus complexe du film. Sans doute trop long, ne parvenant pas toujours à  maintenir le cap, notamment dans une dernière partie plus faible où pointent les invraisemblances et se dessine l’issue, The Place Beyond the Pines est donc d’abord un film de scénario habile, fonctionnant beaucoup sur l’effet-miroir, les recoupements et la reproduction (des attitudes, des paroles) à  des époques différentes. Agréable et honnête, il ne justifie pas néanmoins la convocation des maitres et des influences, de Martin Scorsese à  James Gray, auprès desquels Derek Cianfrance demeure encore un aimable et efficace tâcheron.

Patrick Braganti

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The Place Beyond the Pines
Drame américain de Derek Cianfrance
Sortie : 20 mars 2013
Durée : 02h20

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