Le Temps de l aventure – Jérôme Bonnell

Les quatre premiers longs-métrages du parisien Jérôme Bonnell, s’ils ont bien sûr révélé puis confirmé le talent d’un cinéaste que nous accompagnons maintenant depuis une bonne dizaine d’années, se sont également fait remarquer pour leur noirceur, les rapports humains compliqués et pleins de tension entre des parents et leurs enfants, entre frère et soeur aussi souvent. La Dame de trèfle, l’avant-dernier opus, avec son meurtre et ses petits trafics de métaux, atteignait des sommets dans l’atmosphère glauque. Changement de registre à  peu près complet donc pour ce cinquième film, où le réalisateur du Chignon d’Olga s’avance à  peine masqué, comme un digne héritier de François Truffaut. Il y a dans Le Temps de l’aventure suffisamment d’amour, de romanesque, mais aussi de sensibilité et de justesse pour qu’il ne soit guère besoin d’aller chercher bien loin pour évoquer la mémoire du metteur en scène de La Femme d’à  côté.

Alix est parisienne, actrice de théâtre et joue pour l’heure une pièce d’Ibsen à  Calais. Dans le train qui la conduit à  Paris pour une audition, son regard croise celui d’un homme plus âgé, élégant et vaguement triste. Lorsque celui-ci lui demande où se trouve l’église Sainte-Clotilde, on comprend à  son accent qu’il vient d’Angleterre, qu’il a sans doute pris auparavant un ferry avant de monter dans le train. Séparés à  l’arrivée par la foule et leur activité respective, Alix et celui dont on ne connait encore que la silhouette élancée, très légèrement voûtée par la peine et la mélancolie qui paraissent l’habiter et donner à  son regard cette profondeur mystérieuse, , partent sur des chemins différents. Ébranlée par l’intensité et la franchise du regard de l’homme, Alix s’empresse de rejoindre le lieu indiqué par l’anglais, où se termine au même moment une cérémonie d’enterrement. Les heures suivantes seront peut-être décisives pour Alix, ; elles sont et resteront uniques pour cette femme peu sûre d’elle et traqueuse, dont le compagnon Antoine ne répond jamais au téléphone, dont la carrière est manifestement dans l’ornière, mais également volontaire et déterminée pour partir à  la recherche de l’inconnu et pénétrer de manière décalée et cocasse dans l’intimité et le chagrin d’un petit groupe. Durant cette journée du 21 juin, solaire et probablement très chaude, Alix succombe au regard, à  la délicatesse et à  la sollicitude d’un homme qui l’attire, mais sait aussi l’écouter et la regarder mieux que personne, mieux qu’Antoine, ses partenaires de jeu, sa mère et pire encore sa soeur – avec laquelle la relation tient plus du conflit que de l’apaisement, ce qui donne naissance à  une scène hilarante en dépit de son apparente gravité.

C.’est donc la journée de toutes les possibilités, sans qu’Alix sache encore vers quoi se diriger, comme si son sort était suspendu à  un répondeur téléphonique enfin débranché, un horaire de train toujours repoussé. Peut-être une réponse, une attitude de celui qui a déjà  saisi dans ses yeux quel serait son destin. Pour Alix, l’aventure est certes physique, mais Douglas (puisque c’est ainsi qu’il se prénomme) dépasse largement la fonction d’un amant, aussi doux et attentionné se montre-t-il. N.’est-il pas aussi comme une bouée de sauvetage, un escarpement sur lequel se reposer et se confier un instant, se hisser pour s’extraire d’une vie qui ne tourne plus complètement rond, où l’annonce de ce qui devrait être la plus belle des nouvelles devient problématique, révélant en creux la routine et le manque de dialogue qui caractérisent dorénavant la relation entre Alix et Antoine, ? Ce qui pourrait n’être qu’une banale, sinon sordide, histoire d’adultère, comme une parenthèse à  peine ouverte sitôt refermée, se transcende dans l’absence totale de doutes sur la nature des sentiments qui aimantent Alix à  Douglas et, pour notre plus grand bonheur, dans la beauté et la l’émotion qui se dégagent de l’ensemble sur lequel règne Emmanuelle Devos qui trouve là  un de ses plus grands rôles après le sublime Rois et Reine d’Arnaud Desplechin. Féminine et sensuelle, forte et fragile à  la fois, déterminée et égarée, lucide et pulsionnelle, elle joue son destin comme elle ne jouera sans doute jamais sur les planches des théâtres qui l’emploient.

Jérôme Bonnell nous laisse entrevoir comment ceux-là  sont déjà  en osmose, faits sans conteste l’un pour l’autre, fusionnés dans une délicatesse attentive à  l’autre. Des horizons pourraient s’ouvrir, l’histoire ébauchée se prolonger dans les rendez-vous secrets et le mensonge. Ce serait ternir l’instant de grâce offert par Douglas à  une femme bouleversante, et mue par un désir qui la submerge, incontrôlable et inéluctable. Un instant si intense et fondateur qu’on veut bien croire qu’il va l’emplir longtemps et que, peut-être, il va lui permettre une nouvelle manière d’envisager son rapport aux autres. Il n’empêche, : Jerôme Bonnell signe un mélo solaire éblouissant, le portrait magnifique d’une femme partagée, incapable de tricher, mais croyant aussi à  son instinct. Un film de grand cinéma qui glorifie l’éphémère, donc le moment présent et l’exceptionnel, en nous en rendant les spectateurs complices et chavirés.

Patrick Braganti

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Le Temps de l’aventure
Comédie romantique française de Jérôme Bonnell
Sortie : 10 avril 2013
Durée : 01h45

 

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