[Monnot-mania] Nick Drake – Fives Leaves Left

five_leaves_leftLuke passe chez moi. Il rentre du Mexique, c’est sa période Maria Sabina. Un peu comme Picasso et sa période bleue. Il m’offre un magnifique T-shirt noir à  son effigie. On y voit le visage tout fripé de la vieille chamane mazatèque entouré de champignons hallucinogènes et de feuilles de marijuana. Son prénom claque en grosses lettres gothiques au-dessus de l’image, en-dessous il y a écrit mujer aguilar que nos enseňaste a volar, la femme aigle qui nous apprend à  voler »tout un programme. Une vraie peau de rocker que mon épouse m’interdit de porter en public. Un peu dans le style Grateful Dead ou Merry Pranksters si tu connais. J.’aime le mettre pour aller bosser sous mes chemises bien repassées. Sous l’écorce, la sève »oh yeah !

À peine arrivé, il me tend quelques disques, une bouteille de vin et un sachet plastique au contenu indéterminé.  » C.’est des champis mexicains mon pote »on peut les commander sur internet !  » Inutile de s†˜étendre sur le sourire ravi de ma femme. Les vieux amis, voyageurs et libertaires, ont une réputation à  tenir.

Trois heures plus tard, je porte mon beau maillot, nous avons mangé ces saloperies et sommes cloués au canapé en écoutant, que dis-je, en vivant, »Five Leaves Left » de Nick Drake – que Luke a également ramené dans sa besace. Zen.

Nick Drake : anglais mort à  vingt-six ans d’une overdose d’antidépresseurs. Jeune homme solitaire et introverti, énorme consommateur de cannabis, grand guitariste et songwriter superbe. Incapable de donner une interview et pire encore de monter sur scène. Cible parfaite des hôpitaux psychiatriques. Extra-terrestre qui, dans ses heures sombres, ne se lavait plus les cheveux et se laissait pousser les ongles.

De prime abord sa musique raconte l’histoire d’un neurasthénique qui s’adresse à  un autre neurasthénique »le tout dans la tête d’un troisième neurasthénique. à‡a pourrait être ennuyeux, mais non. Pour résumer, c’est comme un énorme nuage grissombre, juste après la pluie, au travers duquel percent de rares et fins rayons de soleil. Moins ils sont nombreux, plus ils sont rasants et plus c’est beau. l’espoir d’une météo plus clémente et de jours meilleurs. C.’est ça »Five Leaves Left ».

Collé au cuir de mon sofa, c’est ce que je ressens. Une totale empathie. La faute aux psychotropes. Je suis Nick Drake et me complais dans une mélancolie poisseuse mais confortable où j’ai mes repères. La joie de vivre, pour un type comme ça, c’est l’inconnu… l’aventure »trop déstabilisant et risqué. À l’image de ce titre, »Five Leaves Left » inscription qui apparaît quand ne restent plus que cinq feuilles dans le paquet de papier à  rouler. Plus que cinq feuilles, faut aller en acheter… sortir et tout… l’aventure donc.

nick_drake

Même si c’est chouette d’en avoir un nouveau, la fin du paquet, c’est comme une rupture de l’échelle temporelle du fumeur de joints !

Je réécoute le disque le lendemain, la tête froide. Histoire de voir si mon affection pour le garçon n’est que le fruit d’une hallucination ou s’il y a objectivement quelque chose de merveilleux dans sa musique. Me reste juste un arrière-goût délicieux, rien de palpable, mes souvenirs sont flous. La brume, similaire à  celle du disque, n’entoure pas uniquement la musique de Drake mais la soirée dans sa globalité.

La magie revient.

Quelques mois passent. J.’essaye de trouver comment jouer une des chansons de l’album, ma préférée, la première, »Time Has Told Me ». Je ne suis pas un très bon guitariste mais en général, à  l’oreille, j’y arrive. Là , impossible. Je m’offre donc un livre de partitions décryptant l’essentiel de l’oeuvre du garçon.

Ce qui a l’air simple à  l’écoute, ne l’est pas du tout. l’illusion provient d’une inventivité démente, d’un système d’accordage presque fractal et d’une dextérité phénoménale. Une fois, je réussis à  tenir de manière à  peu près cohérente les vingt premières secondes du morceau dans la souffrance et une concentration extrême. Lui, fumait l’équivalent d’une forêt vierge par jour, planait à  quinze mille et chantait d’une voix d’ange en même temps. Je ne cautionne pas, je relève juste le degré de handicap.

Ce qui me marque le plus, c’est que la couverture du livre représente Drake avec un long poncho sud-américain, tout mollasson, asexué, dans des bois probablement à  proximité de la maison de ses parents où il vivait prostré la plupart du temps. La lumière vient de derrière, d’entre les arbres. On pourrait être dans la jungle mexicaine. Il a la tête dans les épaules comme une petite vieille. J’te jure on dirait Maria Sabina. Autre photo de cette session : même toge bariolée, même endroit, tête baissée, soumis, humble et monastique, il tend une main ouverte vers l’objectif. On ne distingue pas bien, mais il semble nous offrir des champignons.

Dans mon esprit, il y aura toujours un lien entre Nick et la vieille chamane.

Stéphane Monnot

†œTime has told me
You’re a rare rare find
A troubled cure
For a troubled mind.

And time has told me
Not to ask for more
Someday our ocean
Will find it’s shore.†

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