American Crime – Saison 1

ABC: American Crime

Série ABC acclamée par la critique outre Atlantique, American Crime et son portrait kaléidoscopique de la société américaine, a débarqué en France via Canal+. Le public européen peut-il goûter à toutes les subtilités communautaires de l’exercice?

Compagne indispensable de la nouvelle consommation TV en VOD et replay, la série moderne ne cesse de se réinventer ces dernières années. Plutôt dans sa structure que réellement dans sa narration, où les canons du renouveau sont en place depuis une dizaine d’années et l’avènement de 24. La série, fer de lance des chaînes US – et désormais aussi des fournisseurs de VOD – se repense, depuis que s’amenuisent les besoins en rendez-vous hebdomadaires et depuis que des « marques » se créent autour d’une série phare: ainsi que serait Netflix sans le Kevin Spacey président des Etats-Unis de House of cards?

Du coup, à côté des modèles « standards » de séries telles Homeland, Sons of Anarchy ou même l’esthétisant Mad Men, plusieurs séries ont remis leur écriture scénaristique en question. D’abord par un resserrage de leurs intrigues pour résister au « binge » watching d’internautes pas effrayés par l’idée de s’enfiler onze ou douze épisodes d’un coup, d’une même série, le temps d’un week-end; ensuite pour aborder plus sereinement le côté fleuve qu’elles risquent de présenter si le succès les porte au delà de la saison 5.

Il y a d’abord le vrai-faux scénario /roman de George R.R. Martin, « le trône de fer » oú 15 romans très cinématographiques servent de base préalable à pas loin de cinq saisons d’une série à succès qui ne souffre pas, du coup, des décisions hypothétiques de renouvellement par la chaîne émettrice avant d’imaginer les aventures futures des héros dans une nouvelle saison. Les personnages et leurs histoires y préexistent à la décision d’une chaîne, nous évitant les « pif paf je t’enroule » rocambolesques qu’on a pu vivre dans certaines séries à rallonge. On se demande d’ailleurs aujourd’hui comment Martin et la chaîne HBO vont gérer l’avance qu’est en train de prendre la série TV par rapport aux romans pas encore écrits.

Il y a, aussi True Detective et maintenant American Crime où on sait dès le premier épisode, ou quasi, qu’une saison équivaudra à une sorte de film séquencé en quelques onze à treize épisodes-feuilletons. Des séries où on se fait à l’idée dès les premières minutes que sans doute on ne reverra plus ensuite les protagonistes des intrigues de la saison 1. Même si dans le cas de American Crime ABC vient de nous apprendre, le 7 mai 2015 dernier la production d’une seconde saison, où Felicity Huffman (la Lynette Scavo de Desperate Housewives) et Tim Hutton apparaîtront encore, y interprétant de nouveaux personnages, au contraire de True Detective S02 dont seront absents Mac Conaughey et Harrelson, remplacés par Colin Farrell.

L’histoire d’un crime américain. Et le qualificatif américain est, ici, le mot le plus important

American Crime raconte dans une unité de temps étirée sur 11 épisodes, l’histoire d’un fait divers se déroulant à Modesto au Texas. Une nuit, un vétéran de guerre et sa femme sont cambriolés et violentés par des intrus. L’ex soldat est tué, sa femme lutte entre la vie et la mort, tandis que la police porte très vite ses soupçons sur un afro-américain drogué notoire. Les onze épisodes sont concentrés sur la vie des personnages reliés à ce fait divers. Progressivement le tableau initial qui semblait « limpide » comme un cliché de série américaine à l’ancienne, devient de plus en plus complexe quitte à remettre les certitudes du « modèle américain » en perspective. Ainsi, on croise puis on s’immisce dans le quotidien de Carter Nix, le présumé tueur, dont on se rend compte qu’il n’est pas forcément le camé paumé qu’on croyait au premier épisode. On plonge dans sa relation amoureuse idéalisée pour Aubry (efficace Caitlin Gerard), jeune fille blanche à la dérive, issue d’une famille de la petite bourgeoisie d’Oakland. On creuse aussi le vécu du héros de guerre assassiné, qu’on découvre petit à petit plus sombre et moins « image d’Epinal » que les premiers épisodes le laissaient penser, aux côtés d’une femme loin d’être une jeune mère  irréprochable. On découvre la famille du jeune homme tué, explosée entre un père accro au jeu et une mère rigide, pétrie préjugés. On rencontre aussi des personnages secondaires emmenés dans une tourmente qui au départ ne les concernait pas vraiment, parmi eux la touchante famille immigrée mexicaine Guttiérez, victime / actrice d’une machine judiciaire qui préfère parfois quand les fauteurs de trouble sont étrangers, de couleur, ou d’une religion différente que celle de la morale commune américaine.

Bien accueillie outre Atlantique, cette série peine pourtant à tout à fait me convaincre, moi public européen lambda. American Crime joue à retourner les clichés, joue avec les présupposés du public américain quant à son vécu et à son ressenti quotidien. Les quelques critiques américaines que j’ai eu l’occasion de lire font l’apologie de cette réflexion, de ce miroir à facettes qui en fait, trouve peu d’écho dans mon vécu d’européen très moyen. Me reste donc l’histoire, le rythme, et le jeu des acteurs.

Série pensée comme un bloc unitaire de onze épisodes, les scénaristes y manipulent l’évolution des sensations du public, et  l’histoire personnelle de chacun des protagonistes; pour se jouer de nos émotions, de nos attentes, de nos propres préjugés. Les sales types changent perpétuellement de couleur, de religion, de vécu, de politique, jusqu’à ce qu’on n’arrive plus vraiment en tant que spectateur, à trancher de manière manichéenne. La famille devient un poids qui pèse sur les actions de chacun, l’état une machine à broyer plutôt qu’un secours, la religion une contrainte comme un regard perpétuellement accusateur. Je me demande souvent quels auraient été les clichés avec lesquels auraient joué les scénaristes dans une version française de la série. Intéressant, même si je reste au seuil pour ce qui est de la critique sociétale sous-jacente.

Psychologie et jeu d’acteurs sont les grandes force de cette série, pour moi spectateur européen.

Psychologique, cette série miroir peine du coup aussi beaucoup à maintenir un certain rythme haletant, pourtant utile à l’ingurgitation d’une histoire aussi dense, d’une étude de moeurs aussi fouillée. Les dialoguistes évitent l’écueil de la série verbeuse, mais peinent à rendre dynamique une aventure qui démarre alors que le climax de l’assassinat s’est produit avant même le début de la série. Pourtant, il me faut avouer qu’on ne s’ennuie jamais vraiment non plus.

Reste le somptueux jeux des acteurs, point central de la saison 1.  Félicity Huffmann excelle en mère de famille raciste, psychorigide, qui planque ses déboires dans une colère vengeresse, et qui évite surtout de se poser les bonnes questions, celles qui auraient questionnés ses propres manquements de maman. Hutton brille en loser magnifique, conscient d’être la cause originelle des soucis de sa famille modèle, incapable d’en recoller les morceaux quand 20 ans d’eau rance ont coulé sous les ponts. Benito Martinez lui, quitte enfin le rôle de politicien ou de flic que le petit écran lui colle à la peau depuis The Shield. Immigré volontaire, il est un parfait papa aveugle et un peu paumé, dans un rêve américain qui vire au cauchemar. Caitlin Gerard est une junkie parfaite dans son absence de surjeu, Elvis Nolasco est un formidable coupable idéal sorte de Meursault de Camus quelque part né en Amérique, Regina King une sœur dévôte inspirée. Etc. Etc.

Le casting d’American Crime et le jeu d’acteurs doit beaucoup à ce que cette série ne tombe pas dans une oeuvre « americano-americaine » de ce côté du monde. Il ne m’étonnerait pas que l’un ou l’autre des acteurs chopent un Emmy à la prochaine cérémonie, tant il sont la pierre angulaire de la série. Ici, plus encore que dans True Detective porté par une intrigue policière qui vivait par elle-même en soutien des protagonistes, ils contribuent à garder l’ensemble du côté des objets télévisuels hautement dignes d’être regardés. Par contre, si comme moi vous êtes avant tout amateurs de rythme et d’histoire retorse, American crime n’est sans doute pas faite pour vous.

Denis Verloes

3

American Crime – Saison 1
Série américaine de John Ridley.
Avec Felicity Huffman, Timothy Hutton,W. Earl Brown, Richard Cabral, Caitlin Gerard, Benito Martinez, Penelope Ann Miller, Elvis Nolasco, Johnny Ortiz…
Genre: Drame
11 épisode de 45 minutes environ
Premiere diffusion US ABC mai 2015
Première diffusion France: Canal + Avril 2015

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