Blur – The Magic Whip

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Alors qu’on ne les attendait plus vraiment, ou alors seulement dans nos rêves de fans foufous, Blur remet le couvert 12 ans après le dernier album enregistré un peu chaotiquement. Et… c’est une réussite!

Je vais passer vite sur le retour aux affaires de Blur. Quelque part pas loin des JO de Londres en 2012, le groupe officiellement toujours composé de Damon Albarn, Graham Coxon, Dave Rowntree et Alex James décide de remonter sur scène après près de 10 ans sans jeu de scène commun, et presque autant de brouille avec leur guitariste Coxon, perdu aux démons de l’alcool quelque part en plein milieu des enregistrements de Thin tank. Suit une mini tournée, qui recolle les amitiés adolescentes des quatre membres. Et puis… Ben et puis c’est à peu près tout. Albarn retourne à son univers de touche à tout, passe de la bande son d’un opéra à un album très personnel publié sous son nom, avec une réussite à faire pâlir de jalousie tout musicien pop riche d’une carrière de plus de 26 ans. De Coxon on continue d’apprécier la science de la mesure pop/rock sur un dernier album en date A+E de très bonne facture. Blur semble remis au placard de l’histoire comme une vieille photo de mes soirées de fac’. Pleine de nostalgie, et de sourire des bons moments partagés. Albarn a bien évoqué une session d’enregistrement de quelques jours dans un studio de Hong Kong, lors de la tournée, mais était resté plutôt évasif quant aux suites que ce moment de cohésion pourrait donner.

Blur - The Magic Whip cover albumOr voilà que déboule The magic whip, rejeton de ces sessions, portées par la volonté de Coxon d’en « faire quelque chose ». Accompagné de Stephen Street, producteur des essais britpop du groupe, il retravaille les sons de cette jam improvisée, et finit par obtenir l’adhésion de ses camarades autour de ce qui devient « un projet de nouvel album pour blur ». Là, malgré toute la sympathie que j’éprouve pour Albarn , Coxon et pour le groupe sans doute le plus important de mes vingt ans… Je me disais que ça ne sentait pas bon cet album composé à partir de pas grand-chose, 12 ans après le dernier en date, sur base d’un ersatz d’enregistrement commun…

Un coup de fouet magique

Oui mais voilà, il y a de la magie dans ce groupe là. Une magie qui tient sans doute aussi beaucoup à la complémentarité efficace de la paire Coxon / Albarn, amis de toujours et musiciens aux convictions affirmées. Albarn est de loin celui qui a le plus « expérimenté » les styles et les genres, depuis la mise en pause de Blur, capable d’aller chercher l’exotisme de l’Afrique, l’électronique, le rap, la soul, les genres plus classiques et même une certaine idée du punk abreuvé à la fumée jamaïcaine. Coxon lui n’a de cesse de préciser son talent d’indie kid des 90’s depuis tout ce temps. Après avoir sorti des albums emprunts de Sonic Youth et d’électricité, il a progressivement orienté sa barque vers les références à John Lennon, à Syd Barret tout en gardant un côté punk propret, mariné à la sauce slacker, et à peine « bad boyisé » à la sauce Pete Doherty.

Il y a de la magie dans ce groupe, parce que c’est de l’union de ces deux créateurs que naît un The Magic Whip qui évite à la fois le sempiternel « album de la maturité » (celui de vieux croulants qui se refusent à tout prix à redire le même schéma musical de leur jeunesse, tout en essayant de faire oublier au public que l’essentiel de sa verve créative s’est tarie), mais aussi celui de l’album nostalgie dans laquelle se sont vautrés à peu près tous les groupes des 80’arfs encore en activité (U2, Cure, Depeche Mode…) coincés dans un schéma de jeunesse que le public cherche perpétuellement à retrouver mais dans lequel ils n’ont plus grand-chose de neuf à raconter.

Parce que The Magic Whip est… un album sacrément réussi, dont on peine à croire qu’il s’agit là du huitième album d’un groupe qui s’est formé sous le nom de Seymour puis Blur, quelque part entre 1989 et 1990. Il y a une maturité évidente de ses auteurs, mais pas un disque de la maturité loin s’en faut. Un album parfaitement équilibré entre perpétuation d’une esthétique affirmée, et volonté de tester encore de nouveaux univers soniques, riches du vécu de ces quarantenaires bien frappés.

Pour perpétuer une histoire personnelle, le groupe cède aux pop songs dans la droite ligne de Parklife ou the Great escape. Il y a du Charming man dans le single Lonesome Street, du popscene dans I broadcast et sa Telecaster mutine pour soutenir les cris d’ Albarn, du Parklife aussi dans les o-o-o-o-o-o et les chœurs à deux ou trois voix haut perché de Go out.

Avec, mais c’est sans doute un avis tout personnel, une véritable réussite à ne pas s’auto-parodier tout à fait en appliquant un copier coller évident de la formule originelle. Les titres de la continuité semblent riches d’une inspiration réelle qui ne m’avait pas frappé sur les deux morceaux dont Under the westway filé en bonus du live vendu au sortir de la tournée 2012.

Ici la maturité s’exprime par ses auteurs, jamais dans le disque

Il y a aussi une vraie richesse dans ce magic whip, née de l’expérience des musiciens. Coxon place sa guitare en retrait mais plaque moins des gros accords hérités du post punk, très hauts dans le mix. Son jeu semble plus subtil, sa manière de rentrer dans un univers meilleure que jamais. Il répond souvent à l’efficacité des arrangements d’Albarn et Street, par une réserve intelligente que je ne lui connaissais pas encore.

Albarn n’avait pas besoin d’un nouvel album de Blur. Il sort d’un premier essai réussi en son nom propre, il a prouvé qu’il sait ajouter du synthétique à sa pop via les albums de Gorillaz, il a démontré qu’il sait gérer des égos démesurés dans un enfumé The Good, the bad and the queen. Comment aborde-t-il un projet pour Blur, sans que ce dernier ne soit qu’une mauvaise resucée de ses expériences plus récentes ? Malin, il s’appuie sur ces comparses, qui lui fournissent l’ossature immuable, l’ADN de Blur qu’il valorise et qu’il transcende en y ajoutant mille apports de ses expériences plus récentes. 12 fois dans ce disque super efficacement produit par Stephen Street qui ajoute un supplément d’âme, je me surprends à repérer les signatures historiques des musiciens, avant même de constater qu’Albarn (et Coxon) les emmènent sur des chemins de traverse : le jeu martial de Rowntree, la basse liée d’Alex James, les attaques punk à 4 accords barrés de Coxon, le chant haut perché et le jeu de tons de la voix d’Albarn agissent en madeleine. Madeleines de Proust qui ne font jamais l’intérêt unique des chansons. Au contraire, les titres essaient tous d’apporter quelque chose de plus à l’histoire du groupe. Il n’y a pas d’hymne pop sur The Magic Whip, à la Girls and Boys, mais contrairement à plein d’autres survivants de l’époque, quand on a fini l’écoute de la livraison 2015, on est toujours capable d’en fredonner la plupart des titres.

Et puis, il y a la richesse du travail d’arrangements. Blur et Albarn ne se privent pas d’utiliser l’électronique, les claviers, que les fans auraient sans doute conchié vers 2004. The Magic Whip parvient à créer une atmosphère douce amère comme le contrepoint désabusé du regard du monde moderne cynique dans the great escape ou modern life is rubbish.

Il y a de l’électronique et des boucles dans ce nouvel album, qui renvoie la guitare un peu plus profondément dans le mix, tout en accentuant sa portée émotive. Doux amer, The magic whip enrichit son son au contact des expériences musicales d’Albarn après Think Tank : un soupçon de groove, des atmosphères synthétiques, une intimité étonnante avec le public, et un fond pop.

Blur n’a plus rien à prouver, ne cherche pas à se défendre, juste à prolonger le plaisir de potes à jouer ensemble en enrichissant la formule de leur vécu d’adultes aux oreilles grandes ouvertes. D’ailleurs auraient-ils tenté entre 94 et 2003 un morceau comme Ong Ong, perche si flagrante tendue vers l’héritage des Beach Boys et des Kinks : sans doute pas. Mais en 2015 le groupe n’a plus rien à prouver au monde, et peut tout se permettre. On a l’impression que l’absence de pression à sortir ce nouvel album ni attendu ni nécessaire pour le portefeuille des uns et des autres a complètement libéré le groupe qui propose ici une réflexion pas calculatrice pour deux sous de ce que peut être un groupe d’ado quand il a passé la quarantaine ensemble, malgré les heurs et malheurs.

Le son et les univers abordés sont complètement déliés, le travail de production n’a jamais été aussi riche et profond pour Blur tout en gardant l’immédiateté du groupe de mes vingt ans. The Magic Whip est assurément leur pet sounds à eux. Huitième album réussi haut la main.

4

Denis Verloes

Blur – The Magic Whip
Label : Parlophone / Warner
Date de sortie: mai 2015

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