Compte-rendu du 6e Festival international du film de la Roche-sur-Yon

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Comme les années précédentes, construisant peu à peu son identité, le Festival International du Film de La Roche-sur-Yon donne à voir le cinéma dans toute sa diversité. Riche et multiple, cette nouvelle édition n’a pas dérogé à la règle.

C’est une lapalissade. Quand on n’est pas présent toute la durée d’un festival, on ne peut pas tout voir. Pourtant, rien ne prouve qu’une présence continue garantisse de ne rien louper. Tout cela pour justifier qu’on n’a pas forcément vu les films primés… Mais peu importe, ce qui compte c’est de voir des films. Et là, c’est un peu comme les buffets à volonté des restaurants ouvriers, on désire tout manger, se resservir deux fois, mais on n’y arrive pas – à moins de vouloir rejouer La grande bouffe.

Pour sa sixième édition, Le Festival International du Film de La Roche-sur-Yon joue plus que jamais la carte de la diversité. La présence de Vincent Lindon en invité d’honneur et de Noémie Lvovsky en invitée spéciale illustre cette ligne éditoriale, l’un et l’autre faisant un pont parfait entre cinéma « d’auteur » et cinéma « grand public ». Les nombreuses séances complètes semblent conforter la direction prise, mais on peut raisonnablement s’interroger sur sa pérennité. Une fois que le Festival aura invité Karin Viard ou Fabrice Luchini, qui restera-t-il ?

Mais il ne faut pas se plaindre puisque chaque édition est synonyme de découvertes. C’était d’ailleurs déjà le cas lorsque le Festival s’appelait En route vers le monde et projetait Red road ou La visite de la fanfare. S’il est moins pointu qu’il le fut, le FiF de La Roche-sur-Yon s’inscrit dans la continuité.

L’organisation de l’événement gagne elle aussi en maturité. Mais, si le service communication du Festival n’a jamais été aussi efficace, si l’Office de Tourisme, comme toujours, a su mettre l’événement en avant, on peut regretter certains choix organisationnels. Ainsi, au lieu de couvrir la région d’affiches 4×3 aurait-il été plus efficace d’installer réellement le Festival dans la ville. Si le choix de placer un chapiteau/bar Place Napoléon semble intéressant, il ne peut être transformé que si le Pentagone est balisé aux couleurs du Festival. Ce n’est malheureusement pas le cas, le lien entre les trois lieux de projection ne se matérialisant qu’à la lecture d’un plan trop petit et peu clair à la dernière page du programme. Lorsque le bar était accolé au Manège, la transition était évidente. Planté dans un lieu qui symbolise la ville mais pas le Festival, il invite moins à l’échange.

14 films, autant de regards…

Anarchy (Cymbeline) de Michael Almereyda

La qualité était au rendez-vous, la diversité aussi. Au gré des différentes sections proposées, de la Compétition Internationale à la collection Variété en passant par le focus Passé/Présent, il suffisait de suivre intuitions et envies pour passer d’un monde à un autre.

On pardonnera la confusion entre deux films « de » Buster Keaton, The navigator et STEAMBOAT BILL JR., le premier étant annoncé alors qu’on a vu le deuxième, pour retenir l’éblouissement ressenti. On peut imaginer que la production fut à gros budget, ce qui n’empêche pas d’admirer la maestria d’un long métrage datant de 1928. Film burlesque mais aussi film catastrophe aux effets spéciaux réglés au millimètre, Steamboat Bill Jr. (réalisé conjointement avec Charles Reisner) met en évidence la précision du geste et du mouvement dont Buster Keaton fait preuve. Faisant tout passer par le visage et le corps, funambule, cascadeur et buster (celui qui prend des coups), il est fabuleux.

On se prend pas mal de coups dans pas mal de films d’ailleurs. Qu’ils soient francs ou tordus, ils esquintent, tuent ou coupent en deux, le cinéma étant bien souvent le prolongement de jeux d’enfants, « on dirait que tu serais mort » ou « ce serait moi le méchant »…

Le traitement le plus original revient sans doute à Michael Almereyda dont le CYMBELINE adaptant Shakespeare façon guerre des gangs s’avère être un bel objet de cinéma. On est entre le ballet contemporain ou le théâtre à grand spectacle de la Cour des Papes dans une construction artificielle très contrastée, maniérée mais brillante dans laquelle Ed Harris, Milla Jovovich ou Ethan Hawke parlent Shakespeare avec aisance.

Ça dézingue bien et en masse chez Sono Sion dont le TAG maltraite les lycéennes pour mieux les libérer. Film de commande pour lequel le prolifique cinéaste japonais a eu les coudées franches malgré le poids d’Universal, Tag prend la forme d’un cauchemar répétitif assez tripant même s’il finit par s’épuiser dans un final trop long.

Dénombrant moins de mort, mais aussi généreux en hémoglobine, MOONWALKERS surfe sur la mode vintage en proposant une comédie gentiment psychédélique et vaguement barrée qui se regarde avec plaisir mais qu’on oubliera vite.

On oubliera également LA PEAU DE BAX, sorte de thriller œdipien à la forme parfaite mais manquant de fond. C’était déjà le défaut du précédent film d’Alex van Warmerdam, cinéaste visuel qui a la grande qualité d’aimer l’architecture mais qui devrait davantage nourrir ses films. Ce serait alors comme si Haneke réalisait une comédie, et ça vaudrait le détour !

Tourné en Vendée par un cinéaste « Grolandais », L’ÉLAN peut venir compléter la liste des films « barrés » en prenant la forme d’une fable bon enfant, foutraque et rigolote, malheureusement bridée par une voix-off pesante et inutile. C’est très sympathique mais un peu juste.

Heart of a Dog de Laurie Anderson photo

Le gros coup de cœur revient à HEART OF A DOG de Laurie Anderson. Sous la forme d’un journal filmique porté par sa voix merveilleuse, l’artiste américaine se livre à un subtil travail mémoriel et introspectif qui a l’élégance et la profonde générosité de n’être jamais narcissique. En parlant de sa chienne Lolabelle, évoquant sa propre compréhension de la vie, de la mort et de l’amour, ne révolutionnant rien mais disant simplement les choses, Laurie Anderson atteint l’universel. Proposant un travail visuel et sonore admirablement maîtrisé, elle évite les écueils du genre en donnant le sentiment que le film se construit au fil de ses pensées. Souvenirs d’enfance et observations du monde se mêlent à une évocation tendre et drôle de cette chienne disparue, de tous les disparus et, sans le dire, de Lou Reed à qui le film est dédié et dont le titre Turning time around accompagne le générique de fin. C’est beau et bouleversant. Le film a obtenu le Prix des Écoles d’Arts.

Couronné par la Mention Spéciale de la catégorie Nouvelles Vagues, MATE-ME POR FAVOR d’Anita Rocha da Silveira est un film de filles, de désir et de morts qui brasse les codes des telenovelas dans un récit certes imparfait et trop long mais moderne et impertinent. C’est un peu une promesse de rencontre entre le cinéma de Céline Sciamma et de celui de João Pedro Rodrigues. Anita Rocha da Silveira est une cinéaste à suivre.

Il est aussi question d’adolescence dans LUPINO, documentaire produit par Stanley White (collectif dont fait partie Thierry de Peretti, membre du jury l’an dernier) qui filme sans ostentation le quotidien de cette banlieue isolée de Bastia. C’est court, vif, brut et immersif, comme le portrait d’une jeunesse universelle.

De documentaire, IL PIANETA AZZURO n’a finalement que le nom, tant l’œuvre de Franco Piavoli, que nous découvrons ici, relève davantage du collage et de l’installation. Travail de fourmi s’étalant sur plusieurs années, parfois très beau formellement, Il Pianeta Azzuro propose un cinéma du temps qui passe, de la rêverie et de l’ennui. C’est finalement sans surprise et ne semble destiné qu’à des citadins qui n’ont jamais observé la nature…

Cosmos d'Andrzej Zulawski photo

De retour derrière la caméra après 15 ans d’absence, Zulawski adapte Gombrovicz et reste fidèle à lui-même. COSMOS est gueulard, bancal et agaçant, mais tout aussi burlesque et touchant. Rapide et enlevé, littéraire et trivial, le film ne lasse pas et finit par séduire. Balmer et Azéma s’en donnent à cœur joie, Libereau nous charme et la belle Victoria Guerra l’emporte.

Greta Gerwig l’emporte aussi et ce n’était pas gagné. Revenant quelques années après l’insupportable Frances Ha, le duo qu’elle forme avec Noah Baumbach propose avec MISTRESS AMERICA un film rythmé et drôle, sympathique mais tout de même très anecdotique.

Avec À perdre la raison, Joachim Lafosse avait réalisé un film guindé formellement mais particulièrement juste dans sa manière de peindre la dépression. S’il s’inspire à nouveau d’un fait divers, celui de l’Arche de Zoé, le cinéaste ne parvient jamais à transformer l’essai. LES CHEVALIERS BLANCS est factice, très bavard mais aphone, sans regard. Mal écrit, mal rythmé, à peine bien joué, c’est du mauvais théâtre.

Déjà en salles, PHANTOM BOY est un dessin animé « à l’ancienne » au graphisme séduisant. Parfaitement construit, vif et touchant, il nous rappelle que le bon cinéma pour enfants est un cinéma pour tous.

Cinéma pour tous donc, tel est le credo d’un festival qui s’installe petit à petit dans la durée. À lui de se renouveler sans se trahir, inventer d’autres motifs, croiser les lignes, les formes et les images dans un même mouvement, celui d’un cinéma riche, varié, exigeant, jamais médiocre.

Bella e Perduta de Pietro Marcello - photo

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