Kevin Morby – Singing Saw

C’est bon, ne cherchez plus : si vous ne deviez écouter qu’un seul album cette saison, ce sera le Singing Saw de Kevin Morby. Un rêve de splendeur folk au goût de classique instantané qui donne envie de taquiner les grands espaces, la six-cordes et l’obscurité. Thank you, gentleman Morby.

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L’air de rien, sans prévenir, un banal jour de printemps, rentrer dans un disque quasiment par inadvertance et ensuite ne plus vouloir en sortir. Du tout. Tellement tout y est à sa place, tellement tout y fait évidence.

Kevin-Morby-Singing-SawUn halo serpentant de scie musicale, deux accords de guitare sur un frôlement de batterie, le tout surplombée par une voix chaude de conteur : l’entrée dans Singing Saw de Kevin Morby sur Cut Me Down se fait certes en douceur et sans spectaculaire mais pas sûr qu’on veuille jamais en trouver la sortie.
D’autant que sur tous les titres suivants, comme en témoigne I Have Been To The Mountain, étonnant single aux sonorités mariachi très Calexico, le maître des lieux s’ingénie à changer de décor, variant les effets, posant ici du noir, là du gris ou alors de la couleur, ici du lent bucolique et plus loin, du binaire urbain ou de l’introspectif nocturne. Une féerie musicale et fiesta sonore donnant la part belle aux arrangements les plus variés, qui constitue la vraie plusvalue artistique de ce troisième album du gars Morby, prénom Kevin, le premier pour le label Dead Oceans.

Électron libre de texan errant à L.A. dont il importe peu de ne pas l’avoir connu du temps où il officiait au sein des Woods ou The Babies mais identifié dès son prometteur premier album de 2013 (Harlem River), en jeune épigone de Bob Dylan ou cousin maverick à la Cass McCombs, on l’aurait presque rangé par paresse dans le tiroir des talents folk sympathiques et vélléitaires, aux cotés d’autres slackers brouillons style Ryley Walker ou Mac DeMarco.

Jugement trop hâtif que ce scintillant Singing Saw balaie heureusement avec majesté. Conçu en symbiose totale avec une troupe de musiciens amis dont le multiinstrumentiste Sam Cohen en metteur en scène/dynamiseur sonore et le batteur Nick Kinsey repéré chez Elvis Perkins, cette envoûtante « scie musicale » s’impose comme le plus beau voyage que le folk US moderne puisse nous offrir.

Bien sûr, on ne découvre pas ici son talent de songwriter déjà à l’œuvre sur Harlem River ou Still Life (bien que plus dilué à l’époque) mais l’écrin musical enchanteur de Singing Saw au fort pouvoir cinématique, tissé de cordes ciselées, basse martelée, piano atmosphérique et choeurs féminins vaporeux compose un ciel coloré et contrasté dont l’art renvoie au meilleur jeune Bob Dylan (dont le timbre nonchalant de Morby a toujours rappelé la stature), voire aux meilleurs séquences du supergroupe The Band luimême.

Orchestré avec un art consommé de metteur en son diabolique, cette bienheureuse Singing Saw propose neuf plages parfaites au ton personnel, alternant avec un rare bonheur brûlot politique au parfum Tex-Mex (I Have Been To The Mountain), ballade alcoolisée introspective (magique Drunk And On A Star caressée de cordes soyeuses), méditation nocturne taciturne (Ferris Wheeler) ou hypnotique morceau de bravoure à écouter en boucle comme un mantra (Singing Saw et ses épatants chœurs de vierges dont Leonard Cohen devrait être jaloux).
Se payant le luxe de dégainer à mi-parcours Dorothy, une surprenante tuerie électrifiée au son noisy rock digne de Jesus & The Mary Chain, le gentleman Morby épate constamment par une classe stylistique au-dessus de la mêlée jamais prise en défaut, armée d’une fascinante voix de prêcheur bien plus assurée que jadis.


Taquinant toujours voluptueusement la guitare comme un JJ Cale indie mais la mixant avec harmonie parmi les influences les plus diverses (folk, country, blues, rock mexicain ou pop africaine), Kevin Morby et son gang dressent avec maestria un état des lieux du folk US et Americana au zénith de son inspiration. Une sorte de pierre de Rosette qui, dans un monde musical idéal, devrait valoir poteau indicateur, carte de visite de luxe et référence ultime du genre.
Entouré du phalanstère magique de ses talentueux amis musiciens, le texan faussement nonchalant inscrit quasiment dans le marbre une splendeur d’album épique qui fera date, se fermant sur une grandiose Water digne de Cohen, Johnny Cash et Dylan réunis. Un disque qu’on placerait en droite ligne héritier du jeune Dylan, période Highway 61 Revisited et des rêves de cow-boy crooner de Lee Hazlewood (Cowboy In Sweden) et rivalisant avec les plus récentes réussites du genre, le I Aubade de Elvis Perkins ou les magnétiques productions de Timber Timbre.

Et puis, trêve de références, on vous le dit, on vous l’affirme : Singing Saw de Kevin Morby est un plaisir de CHAQUE seconde. Benzine Magazine n’étant pas riche, on n’ira pas jusqu’à vous garantir le remboursement de l’album si vous en êtes mécontent, mais vous saisissez l’idée. Les yeux fermés et les oreilles grandes ouvertes, qu’il faut y plonger.

Franck Rousselot

Kevin Morby Singing Saw
Label : Dead Ocean Records / PIAS
Sorti le vendredi 15 avril

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