And Also The Trees – Born Into The Waves

Loin des clichés, les vétérans d’And Also The Trees proposent avec Born Into The Waves un nouvel album irradiant et sépulcral à la fois.

And Also The Trees - Photo : Jérôme Sevrette

Que sont devenues les vieilles gloires des années 80 ? Ces chantres d’une Cold Wave torturée ? Certains sont morts, d’autres ont évolué avec une chance plus ou moins généreuse en fonction des uns et des autres. Certains dont nous attendions les sorties avec cette impatience de la nouveauté, nous, petites tribus de curistes. Nous, intransigeants dans nos exigences quand nos héros avaient le culot de faire filer leur son vers quelque chose de moins sombre.

And Also The Trees – Born Into The Waves cover albumPensons au virage Pop des Cure par exemple avec The Head On The Door et ce malaise ressenti tout d’abord à l’écoute puis bien entendu le plaisir honteux et surtout non avoué à son écoute. Que sont devenues les vieilles gloires des années 80 ? Les Simple Minds qui n’ont pas sorti un album digne de leur grandeur depuis plus de 20 ans, Ultravox ou XtC aux abonnés absents. Et puis il est des groupes qui viennent contredire nos raisonnements, qui viennent bousculer nos contradictions.
Vous comme moi comme Simon Huw-Jones et ses collègues d’And Also The Trees n’avons pas un rapport passéiste à la chose musicale.
Pourtant, avec le groupe anglais, certains ont un rapport complexe.  Pour les moins curieux ou les plus jeunes d’entre vous, peut-être découvrirez-vous que ce groupe n’a jamais cessé d’être actif (et c’est très bien), peut-être découvrirez-vous ce groupe (et c’est encore mieux).

Né en 1979 dans la vague que l’on n’appelait pas encore Post-Punk, And Also The Trees se démarque tout de suite avec une musique aux thématiques profondes, une maturité assumée, une théâtralité dans le chant habité de Simon Huw-Jones, chanteur et parolier du groupe.
Bien sûr, leur style est d’époque, ancré dans une forme de continuité qui les rapproche des Chameleons de Mark Burgess ou de Joy Division.  Malheureusement, sans doute s’installe dès cette époque une forme de malentendu, une image d’Epinal qui fait des jeunes anglais des romantiques au regard sombre avec chemise à jabot qui connaissent leur Goethe sur le bout des doigts, qui s’évadent dans les tableaux de Turner. Réduire rassure sans doute.
On ne voulait pas voir l’humour qui infiltrait leurs textes, le second degré bien  plus riche qu’une seule position misérabiliste. Ils représentaient à eux seuls l’Angleterre rêvée, les landes, les falaises abruptes. Aussi quand le groupe transporta ses dérives vers le continent américain, vers les thématiques d’un Scott Fitzgerald ou d’un Dos Passos, dans des albums plus difficiles à normer, à étiqueter, une partie du public ne suivit pas.

On aurait voulu trop facilement les enfermer dans une case beaux ténébreux. Des albums comme The Klaxon ou encore Angelfish sont à réévaluer de toute urgence tant ils proposent une multiplicité d’interprétations.Comme leurs camarades de génération de The Church, non seulement And Also The Trees a continué à sortir des disques, à être actif mais comme nous, ils ont mûri et grandi. Bien sûr, (Listen for) the Rag and Bone Man, en 2007, avec cette sublime photographie de Jérôme Sevrette, raviva l’intérêt d’un public plus ancien et de nouveaux conquis avec ce parfait compromis entre les différentes périodes de l’histoire du groupe.

Mûrir est le terme pour décrire la musique d’And Also The Trees. Certains pouvaient  trouver dans la théâtralité du chant de Simon Huw-Jones une saveur un peu datée. Sa voix semble vouloir tendre vers un dialogue entre les personnages qui traversent ses chansons, l’expression volatile d’émotions. La mélancolie des temps passés n’est pas de mise avec la bande à Simon Huw-Jones tant la notion de mouvement et de refus de l’immobilité semble constituer le squelette de ce qui est leur motivation première. Aucun envie de vénération mortifère des seuls faits d’armes du passé. Cela ne leur ressemble pas.

Après un Hunter Not The Hunted dont on n’a  pas fini de découvrir toutes les richesses et les subtilités, And Also The Trees revient avec un Born Into The Waves qui rappellera à certains les temps de Virus Meadow ou de The Millpond Years. Certes, l’album de 2012 était plus difficile, moins immédiat, plus long à appréhender.
Born Into The Waves n’en est pas le contrepied mais plus l’extension mélancolique. En ouverture, Your Guess rappelle aussi qu’And Also The Trees c’est aussi un génie de l’arrangement, Justin Jones avec sa guitare qui sonne comme une mandoline et cette mélodie qui part des hautes collines d’Angleterre pour se dissoudre quelque part du côté de l’Andalousie. Un instant, on croit assister à un dialogue entre le Simon Huw-Jones, d’âge mûr avec son cadet des débuts.

Comme toujours avec And Also The Trees, ce sont de lentes constructions minutieuses, méticuleuses, fait de contrepoints, de contrastes, de minuscules trouvailles comme le xylophone sur Hawksmoor and The Savage qui vient contenir le lyrisme ravageur des vétérans. Ou encore ces petits moments de grâce comme Winter Sea où là, on est sûr, on devine ces mers froides, ces longues plages désertes, ces paysages comme des contours, comme des ombres. On jurerait avoir vu les vagues se répandre sur nos fronts. Faut-l percevoir dans la petite menace latente qui accompagne ces titres l’annonce de défaites à venir ?

Chez And Also The Trees, ce qui a muri également, c’est la diversité des humeurs. Ne voyez pas pour autant un lunatisme changeant. Sans doute, ce que nos amis anglais ont bien compris, c’est que la mélancolie peut avoir des teintes frontales, parfois moins intellectualisées, plus chaleureuses. La preuve avec Seasons And The Storms ou le sublimissime The Sleepers aux consonances aériennes comme la marche dans un songe. Cette petite menace latente, c’est celle que l’on ressent dans un rêve agréable où l’on sait bien qu’en l’espace de quelques instants tout peut changer.
Parfois la menace peut se faire plus directe, plus électrique comme sur Bridges ou tenter l’épure pour ne pas dire le minimalisme avec The Bells Of St Christopher’s aux tonalités presque drone. On y croise ce mysticisme étrange familier pour ceux qui connaissent l’œuvre d’And Also The Trees.
Simon Huw-Jones et ses amis se jouent de nous, entre ce rachitisme de mélodie, ce squelette et cette voix chaude, cette seule voix comme béquilles, comme soutien.

Born Into The Waves est hautement climatique et géographique, entre des terres largement aquatiques à la géographie indéfinie et Un Naito Shinjuku comme l’évocation de l’hyper modernité des gratte-ciels de Tokyo face au reflet dans leurs fenêtres de  l’immuable Mont Fuji. Faut-il voir une forme d’allégorie à saisir ?
Album nocturne mais jamais désespéré, Born Into The Waves dégage plus une quiétude appelée à être éphémère, un petit moment d’entre deux, la bande originale d’un éveil nécessaire avec ces mots de Huw-Jones à la fin de Boden.

« Sleep on, sleep on »

Chez And Also The Trees, il y a toujours une forme de noblesse que l’on pourrait qualifier de so british, une forme de majesté jamais arrogante. En conclusion, The Skeins Of Love est de cet ordre là avec cette tension, cette cavalcade de celles que l’on retrouvait chez les Doors.
And Also The Trees a mûri mais paradoxalement semble avoir trouvé également une potion de jouvence qui leur  donne à nouveau une seconde jeunesse créative. Ils semblent retourner piocher dans ce qui faisait le charme du groupe dans les années 80 mais en en éliminant les scories, les petits trucs agaçants, les poses adolescentes un brin trop marquées.
And Also The Trees n’est pas un groupe de vétérans. Non, loin de là, And Also The Trees est une communauté d’hommes qui ont grandi ensemble, vieilli et qui alors que d’autres se réclament d’eux, on pensera à Iliketrains, eux n’ont que faire de leur glorieux passé car ce qui prime, ce qui est devenu  leur priorité, c’est la simple expression de ce qu’ils sont aujourd’hui, la seule beauté d’un geste du temps présent.

Greg Bod

And Also The Trees – Born Into The Waves
Label : AATT
Sortie le 18 mars 2016

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