Terrence Malick et l’Amérique – Alexandre Mathis

Le parcours cinématographique du réalisateur américain vu à travers l’histoire de son pays. Un essai passionnant et documenté signé d’un amoureux du cinéma de Terrence Malick.

Terrence Malick

Depuis une quinzaine d’années, je vis une histoire un peu particulière avec le cinéaste Terrence Malick. Je l’ai découvert, comme beaucoup de monde, j’imagine, avec La Ligne Rouge qui m’a littéralement soufflé mais aussi intrigué par ses magnifiques lenteurs introspectives et paysagères, j’ai poursuivi avec Le Nouveau Monde, couteau désabusé tourné et tourné dans les plaies de l’humanité aux images une fois de plus sublimes, puis flashback en 1979 pour tomber en extase devant Les Moissons Du Ciel, mon préféré, et encore plus loin en 73 pour la cruaudité (cruauté + crudité… je suis comme ça) de La Bal(l)ade Sauvage… le « (l) » à son importance mais pour comprendre faudra lire le bouquin. J’en suis là aujourd’hui de la filmographie de l’ermite texan. Mon prochain, c’est L’Arbre De Vie, je l’ai depuis pas mal de temps sur mon ordi, je n’ai pas encore pris le temps, mais là, maintenant, j’ai envie.

TERENCE MALICK ET L’AMERIQUE - ALEXANDRE MATHIS couverturePour être encore plus précis, je pourrais ajouter que notre petite aventure spirituelle aurait très bien pu tourner court après « Pocahontas » parce que j’étais pas très fidèle à l’époque et que j’avais succombé aux charmes de Gus Van Sant et de ses paumés du Drug Store Cowboy et surtout de My Own Private Idaho. Si tu es cinéphile, tu vas tiquer et te dire que chronologiquement ça ne colle pas mais là je précise que je vais très rarement au cinéma et que je vois la plupart des films tranquilou à la maison sur VHS à l’époque, DVD ou DIVX et autres formats dégueulasses aujourd’hui (bouhhhh c’est pas bien…). C’est sacrilège mais je me contente de peu et pour le coup je fonctionne au gré de mes emprunts à la médiathèque et des trafics de disques durs, à rebours ou non, comme ça vient : Gus Van SantRiver Phoenix, le génie lamentablement foudroyé… Le Gardien Des Esprits (Silent Tongues)… foutre dieu ce film est introuvable !… Sam Shepard… ses splendides nouvelles… le mec, l’acteur… L’Etoffe Des Héros et bam !!! De fils en aiguilles, retour à MalickDays Of Heaven, Les Moissons Du Ciel… claque suprême… va savoir pourquoi une œuvre te touche à ce point… mince Richard Gere n’a pas tourné que des daubes.

Avec son épopée céréalière, Malick rejoint Kubrick dans mon panthéon perso. Jusque-là, mon maître étalon c’est Barry Lyndon. Je pense que, fin bourré, je pourrais passer une nuit facile à déblatérer de qui de ces deux fous furieux est le meilleur. Aucun je pense. A quatre grammes, je lâcherais, en tombant de ma chaise… ralenti grand angle puis plongée écrasante… humiliante… dents et lèvres rougies par les tanins de mon Corbières favori, un truc genre : Malick c’est l’eau, c’est l’air, Kubrick, le feu, la glaaaaaace. Et le lendemain matin, pétillances d’efferalgan caressant mes joues velues, je remettrais tout ça en cause. Fin de la précision.

Avec le temps, j’en suis arrivé à me dire que tous les conteurs, consciemment ou non, de manières différentes, plus ou moins brillantes ou merdiques, racontent la même histoire. Seul le point de vue change. Alors oui, il y a un énorme delta entre Fast And Furious et Dead Man… je suis OK… mais globalement, de manière assez schématique je le reconnais, on raconte l’Humanité. Il y en a qui prennent ça à la légère ou sont complètement à côté de la plaque, certains qui ne pensent qu’au fric et d’autres qui se sentent investis d’une mission sacrée. Ceux-là signent des chefs-d’œuvre… Malick, Kubrick, Jarmusch, Coppola (père et fille), Damien Odoul (j’adore ce gars quasi inconnu du grand public… pardon… on me parle dans l’oreillette… hein ??? le grand public ne connait que Spielberg, Luc Besson et Danny Boon… Rooooo quel nase ! Morasseix de Damien Odoul est un diamant brut, aussi introuvable que Le Gardien Des Esprits de Sam Shepard tiens, enregistré une fois sur Arte au vingtième siècle, VHS perdue, magnétoscope à la déchetterie, Le Souffle du même Odoul défonce pas mal aussi), Mel Brooks ou Terry Gilliam. J’en passe et des meilleurs, cette liste est complètement hétéroclite.

Revenons à Malick, j’allais partir en vrille sur une étude comparée dithyrambique à propos de Frankenstein Junior et La Vie De Brian. Je suis là, je reviens !
Je m’emporte des fois.

Ce qui est certain, c’est que Malick me perturbe et que j’essaye de comprendre pourquoi ses schémas narratifs, ornés de lenteurs effarantes pour notre époque, fonctionnent aussi bien. Tu sais, ces lenteurs scénaristiques des années 70 où tu vas regarder un mec fumer une clope ou boire un café en entier, la cime des arbres bouger, la scène de la cuite au rhum sur le bateau dans Les Dents De la Mer, Alien, Apocalypse Now et tant d’autres, lenteurs qui prouvent que l’écriture est totalement maîtrisée et qu’en faire des caisses c’est comme montrer ton cul en soirée, c’est admettre inconsciemment que tu ne contrôles rien du tout et que tu fais diversion… un aveu de faiblesse… ces lenteurs splendides où beaucoup de choses se trament derrière le rideau… lenteurs que j’ai retrouvées récemment dans The Revenant (que moi j’ai beaucoup aimé). Pourquoi ça fonctionne ? Comment ça fonctionne ? Et pourquoi cette fameuse Histoire qu’on raconte tous depuis des millénaires, lui, Malick, a décidé de la narrer du point de vue de Notre Mère La Terre façon rasta animiste presque… #terencemalickcestdureggae… mais version américaine, avec cette sensation émergente, vague, que l’histoire de États-Unis est un raccourci hyper efficace de l’histoire de l’homme et de sa soif d’avancer et tout bouffer ? Et pourquoi aussi depuis que je fréquente Terrence Malick, j’essaye de faire passer des messages dans mes textes en faisant chanter des champs de graminées en chœur avec le vent sur fond de soleil couchant. Confidence pour confidence, comme disait Jean Schultheis, la caméra de ce type a influencé de manière considérable (je dis ça en complète humilité bien sûr) mon écriture. Autant que les Pixies presque ! (Lenteurs que tu retrouves d’ailleurs aussi chez les Pixies dans de longs passages instrumentaux jubilatoires … N°13 BabyBlack Francis serait donc un malickien malicieux magicien…. Hahahahahahahahahah…. Je m’effraie…)

Terrence Malick Et L’Amérique tente de répondre à tout ça en braquant le projo sur ce « cinéma-monde », conceptuel ok, mais envoûtant et addictif, tout sauf chiant. Sans se prendre la tête, avec beaucoup de mérite, très documenté, belle construction, érudition discrète. Le livre t’éclaire sur le travail d’un maestro qui ne se fie qu’à son instinct, travaille à sa guise, n’écoute personne ou presque, évince acteurs et musiques de ses montages finaux, méprise l’ego des uns, enfume les autres, se brouille avec tous… comme si rien ne pouvait le détourner de sa vision originelle, comme s’il n’était lui-même qu’un vecteur, un catalyseur, un chamane épileptique… une putain de diseuse de bonne aventure. C’est l’histoire, l’œuvre, qui gagne à la fin !

Alexandre Mathis avance par thématiques, bien dans ses baskets, sans longueurs, branlette intellectuelle ou superflu. La tâche est ardue tant le cinéaste est discret. La seule façon de comprendre son œuvre, c’est par elle-même, dans l’exégèse avec toute la subjectivité que le procédé implique. Les films ne sont pas traités au cas par cas mais désossés puis réassembés par idées, sans sophisme aucun. Ils ne sont pas considérés comme des entités indépendantes, ils font partie d’un ensemble quasi indissociable, comme si chacun était un continent d’une seule et même planète.

Libre à toi donc d’avoir envie d’avancer sur le cas Malick et de percer (en partie) le mystère : Terrence Malick Et L’Amérique, Alexandre Mathis, éditions Playlist Society, 2015.

Stéphane Monnot

Terrence Malick et l’Amérique
Essai d’Alexandre Mathis
185 pages – 14€
Editeur : Playlist Society
Parution : 10 janvier 2015

Post-Scriptum : occasion également de saluer le beau boulot des jeunes éditions Playlist Society qui jouent le pari audacieux et courageux de publier, sur du beau bouquin pas excessif, joli(s) papier(s), jolie maquette, des monographies (trucs pas super vendeur par les temps qui courent) pour amateurs de septième art (un ouvrage sur le cinéma argentin, un sur Michael Mann, le petit dernier sur Blake Edwards) et autre mélomanes (à paraître : Swans Et Le Dépassement De Soi par Benjamin Fogel dont j’avais déjà beaucoup aimé Le Renoncement de Howard Devoto chez Le Mot Et Le Reste). Longue vie à eux !

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