Paul Simon – Stranger To Stranger

Toujours alerte à 74 ans, Paul Simon signe avec son treizième album, « Stranger To Stranger » un disque loin de toute envie passéiste. Un disque tout en renouvellement créatif.

 paul Simon - photo Myrna Suarez

Peut-on parler d’histoire de la Pop comme l’on parle d’histoire de la Peinture ? La question peut sembler naïve mais quelque part par-delà le seul des jeux d’influence, n’est-ce pas intéressant de revenir sur la chronologie d’un genre qui a connu plusieurs vies ?
Des débuts dans les Honky Tonk en passant par les Big Bands qui devaient bien entendu tant au Jazz et au Ragtime. Quitte à se répéter, Frank Sinatra n’est-il pas la première Icone Pop, au même titre que Bing Crosby ? D’autres avant nous l’ont affirmé, Scott Walker en tête. Bien sûr, l’on parlait des écoles américaines et des écoles anglaises. Certains vous diront que la Pop est une invention anglaise, d’autres que c’est forcément venu des lointaines Amériques pour ce talent qu’ont les gens de là-bas pour l’entertainment.

Paul Simon - stranger coverLa Pop a connu tellement de facettes qu’il sera difficile d’être exhaustif. Elle a été Country, Folk, Symphonique, psychédélique, ligne claire, torturée, régressive, adulte, contestataire, au service des pouvoirs… Nous pourrions continuer encore longtemps cette énumération qui nous mènerait trop loin dans une impasse.
Certains vous diront que la Pop a connu son âge d’or dans les années 60 avec des albums fondamentaux qui ont créer à peu de choses près les bases des disques que nous écoutons aujourd’hui. On ne reviendra pas ici sur l’importance des Beatles ou des Kinks dans l’histoire de la musique.
Aux Etats-Unis, dans ces périodes de troubles (Guerre du Vietnam, Bataille pour les droits civiques des noirs), musicalement, le temps était à la chanson engagée. On pensera bien entendu à Bob Dylan mais on pourrait aussi évoquer Simon & Garfunkel qui avaient l’intelligence d’apporter à leurs chansons une once supplémentaire de légèreté.

Qui est né dans les années 70 n’a pu échapper aux disques du groupe ? Qui n’a pas écouter le live à Central Park sur la chaine HI-Fi avec ce casque noir au cable vrillé qui s’emmêlait avec une facilité déconcertante.  A l’époque, la télé venait de passer à la couleur. La Russie s’appelait encore URSS. Le Général Jaruzelski nous terrorisait derrière ses lunettes noires. On n’arrêtait pas d’essayer de faire les facettes du Rubik’s Cube.
Un artiste qui vous a accompagné votre enfance est toujours un artiste à part. On peut ne pas l’écouter tous les jours mais à chaque fois qu’il nous revient en mémoire, remonte avec lui des souvenirs. Paul Simon n’est pas fait de cette tendresse-là. Il n’a pas voulu être cantonné à la seule image naphtalinée d’une madeleine de Proust Pop. Depuis toujours, il a continué à prendre des risques, à innover avec une intégrité sans faille. Ils sont rares les musiciens de cette génération à la fois conserver une créativité à son meilleur et une reconnaissance populaire. On ne sera pas méchant gratuitement en parlant des Rolling Stones qui ressemblent de plus en plus à une réunion dans une maison de retraite de Papys qui font de la résistance. Quel est le dernier album passionnant des Pierres qui roulent ?
Il n’y a peut-être que Peter Gabriel que l’on pourrait rapprocher de Paul Simon pour ce même renouvellement mais pas que. Comme Paul Simon, l’anglais a toujours mis dans sa Pop des éléments provenant des musiques du monde, du Folklore en le délestant de son côté couleur locale.

Bien sûr, on se rappelle de The Rythm Of The Saints qui piochait dans les rythmes d’Afrique ou encore Songs from The Capeman qui s’alimentait dans le répertoire Porto Ricain. Paul Simon a toujours refusé de se cloisonner, collaborant ici avec le patriarche Jazz Stéphane Grapelli, là avec Al Di Meola. Constamment comme David Bowie, il est resté curieux de tout ce qui l’entourait.
Il revient avec ce treizième album solo, Stranger To Stranger. A son écoute, on a très vite la certitude d’être face à un des grands disques du vétéran. On comprend également que l’on est face à une œuvre de synthèse, comme une volonté de passerelle entre toutes les époques de cette longue histoire du chanteur. Pour autant, tout au long de ce disque, il n’y a rien de passéiste.
Prenez The Werewolf comme un évident clin d’œil à ses tropismes africains mais pourtant son griot de Wasp semble avoir entendu les sirènes Dubstep. On se plait à s’imaginer ce que ferait Kieran Hebden de Four Tet de ce titre quand Wristband oscille entre Doo Wap et claquettes à la Gene Kelly.

Musique de danse s’il en est, l’ouverture de ce disque n’en oublie pas pour autant de nous mener dans sa réflexion.  Ici et là des miniatures viennent ponctuer le propos comme The Clock ou In A Garden Of Edie en hommage à son épouse. Street Angel doit autant aux chants de travail des années 30 dans les champs de coton du sud des Etats-Unis qu’à une electro osseuse tout cela emballé avec malice par la voix de Paul Simon qui n’a pas changé. Ce dernier nous rappelle aussi avec le titre qui donne son nom à l’album sa capacité à nous éblouir avec des mélodies de bout de ficelle, sans virtuosité trop appuyée mais toujours avec invention. Ces arrangements en arrière-plan, comme une harmonie facile, merveilleux contraste et écrin pour ses mots.
Avez-vous Treme la série de David Simon, le créateur de The Wire avec cette description de la vie d’un quartier de la Nouvelle Orleans avec ces musiciens de rue qui jouent ce jazz des origines ?  In A Parade convoque ces défilés avec cette musique qui doit autant à une créolité qu’à la corne de l’Afrique.
Comme toujours chez Paul Simon, il y a un travail sur le rythme mais aussi sur la voix. Il suffit d’écouter Proof of love et cette production sur le chant qui renvoyeront nombre d’apprentis chanteurs Pop à leurs chères études. C’est à la fois d’une force absolue et d’une douceur assurée. The Riverbank rappelle étrangement le Peter Gabriel période So et plus particulièrement Sledgehammer avec ce blues malaxé par les djembés quand Cool Papa Bell tend vers les dancefloors et les sound system. Insomniac’s Lullaby conclut dans une bulle de coton Stranger To Stranger… Ces bulles qui nous imprègnent quand le sommeil ne vient pas, qu’un inconfort s’installe doucement. Forcément, on essaie de se rappeler de choses qui nous apaiseraient. Une rivière, ses rives tranquilles, la voix de Paul Simon qui nous rassure.


Greg Bod

Paul Simon – Stranger To Stranger
Label : Concord records
Sortie le 3 juin 2016

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