cinéma

Volver de Pedro Almodovar

[4.0]

 

 

Comment vit-on avec ses morts ? Et plus précisément comment s’arrange t-on avec la disparition de sa propre mère ? Vastes questions qui traversent aujourd’hui le dernier film de l’ex-enfant terrible de la Movida ibérique, des interrogations suscitées par le décès de la mère du réalisateur en pleine promotion de son avant-dernier opus Parle avec elle. Pour cet homme travaillé depuis toujours par la problématique du poids de la famille et de la mort, cet événement tragique et intime devenait l’élément déclencheur pour l’écriture du scénario d’un nouveau film. Où il serait beaucoup question de revenir (Volver) à plus d’un titre. Revenir d’abord sur les lieux de son enfance : la Mancha, région castillane, dénudée et aride, balayée par des vents incessants et violents réputés rendre fous les autochtones. Revenir ensuite à un univers essentiellement féminin après l’incartade masculine – alambiquée et somme toute décevante – de La Mauvaise Education. Et revenir enfin à ses interprètes de prédilection : la magnifique Penélope Cruz en descendante directe et mimétique de Sophia Loren ou Anna Magnani ; et Carmen Maura, une des premières muses de Almodovar dans sa période baroque et madrilène des années 80.

 

Volver signe donc les retrouvailles d’une mère Irene et de ses deux filles Raimunda et Soledad, séparées par des secrets lourds à partager et des événements difficiles à surmonter. Des retrouvailles traitées sur un mode fantastique puisque Irene est supposée avoir péri avec son mari dans l’incendie d’un cabanon attisé par les vents. Malgré les rumeurs circulant sur la réapparition de Irene, il faut attendre le premier tiers du film avant que celle-ci ne se matérialise définitivement. Cette longue introduction permet certes la mise en situation des personnages, mais entretient également un suspense dilatoire. Des deux sœurs orphelines, c’est surtout Raimunda qui retient l’attention du cinéaste. Femme déterminée, elle peine à joindre les deux bouts de son budget modeste, soudain écorné par le licenciement de son mari. Dans Volver, les hommes ont vraiment le mauvais rôle. Le mari de Raimunda va ainsi très vite disparaître grâce à une pirouette de scénario dont Almodovar a le secret. Débarrassé de ses hommes fainéants et libidineux, Volver laisse la part belle aux femmes, indépendantes et battantes, faisant face aux difficultés de la vie. En fait, les femmes de Almodovar, ce sont des vrais mecs en quelque sorte. Ce qui n’exclut en rien leur part de féminité, exacerbée comme jamais. Néanmoins le volontarisme et l’énergie déployée à s’en sortir – Raimunda reprend la petite taverne voisine où elle assure la cantine d’une équipe cinéma en tournage et Soledad a installé à son domicile un salon de coiffure clandestin – ne peuvent en rien cacher les blessures et les plaies lentes à cicatriser.

 

Les nombreux rebondissements de Volver frisant l’outrance superfétatoire construisent ainsi à rebours la vie des protagonistes. Les pièces du puzzle se reconstituent et justifient le retour providentiel de la mère, dont il importe peu au demeurant qu’il soit celui d’une survivante ou d’un fantôme. Sa mission dans les deux hypothèses restera la même : demander pardon à sa fille, laquelle finira par confesser son besoin d’elle. Dans la décortication des souffrances humaines et des sentiments filiaux, liens indéfectibles et coercitifs, Almodovar n’est pas Bergman. Entendez par là que l’épure, sinon l’austérité, nordique n’est pas le registre du méditerranéen, qui exploite avec un humour noir et décalé les quiproquos engendrés par la résurrection de Irene. Le rythme sans relâche de Volver ne profite cependant pas à sa mise en scène banale et peu inventive et empêche l’épaississement de la psychologie des personnages. Dès lors, Volver convainc surtout par le sujet traité qui devrait trouver un écho logique, plus ou moins direct, dans le cœur de chaque spectateur. En dépit d’une direction d’actrices irréprochable, des moments de pure émotion – la scène où Raimunda chante au restaurant est en effet bouleversante -, Volver déçoit un petit peu nos attentes et rate ainsi son accès au rang de chef-d’œuvre, déception peut-être provoquée par l’impression de redite après Tout sur ma mère et Parle avec elle.

Après Volver, film de l’apaisement et de la maturité, aux résonances italiennes surprenantes, on attend que Pedro Almodovar renouvelle maintenant son cinéma.

 

Patrick Braganti

 

Comédie dramatique espagnole – 2 h 01 – Sortie le 19 Mai 2006

Avec Penélope Cruz, Carmen Maura, Lola Duenas

 

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www.volver-lefilm.com