roman

Irène Némirovsky - Suite française 

Folio - 573p, 8€

[4.0]

 

 

Irène Némirovsky possède ce talent d'être une tragi-comique, si la combinaison est possiblement imaginable ! Chez elle, il n'y a pas de place pour l'atermoiement ou les larmes, pourtant ce qu'elle soulève, pointe et traite fait bien souvent figure de drames à l'état pur. Il existe cette élégance de la pirouette, chez elle élevée à un art majeur. C'est dramatique, et pourtant !.. Autant sortir, user et abuser de la galerie du rire, du dérisoire et du cynisme pour chasser la morosité ! L'histoire de Suite française est en elle-même ahurissante : écrite au cœur des événements les plus noirs, à la veille presque d'être arrêtée et déportée, ce manuscrit a la vie sauve par miracle !

 

Au cœur même des événements donc, Irène Némirovsky a su retranscrire cette "tempête en juin" qui a soufflé en France lors de juin 1940. Il s'agit là (pour reprendre les termes de Myriam Anissimov, en préface) "d'une oeuvre violente, d'une fresque extraordinairement lucide, d'une photo prise sur le vif de la France et des français". Irène Némirovsky n'était pas dupe, cf en Annexes les notes prises par elle-même : "Mon Dieu ! que me fait ce pays ? "Puisqu'il me rejette, considérons-le froidement, regardons-la perdre son honneur et sa vie". Aussi, pas de quartier pour les personnages qu'elle va mettre en scène : ils seront tous faussement chrétiens et charitables, ils seront vils, intéressés, égoïstes et profiteurs. Et à deux moments clefs de la guerre : au début, quand tous partent sur les routes de l'exode, puis au milieu quand ils rentreront chez eux et partageront leur quotidien avec les vainqueurs. (La suite n'aura pas le temps d'être écrite). Et cela concerne toutes les couches sociales !

 

J'ai notamment apprécié cette remarque lancée par un personnage, et qui résume l'état d'esprit à venir : "Ceux qui l'entouraient, sa famille, ses amis, éveillaient en lui un sentiment de honte et de fureur. Il les avait vus sur la route ceux-là et leurs pareils, il se rappelait les voitures pleines d'officiers qui fuyaient avec leurs belles malles jaunes et leurs femmes peintes, les fonctionnaires qui abandonnaient leurs postes, les politiciens qui dans la panique semaient sur la route les pièces secrètes, les dossiers, les jeunes filles qui après avoir pleuré comme il convenait le jour de l'armistice se consolaient à présent avec les Allemands. "Et dire que personne ne le saura, qu'il y aura autour de ça une telle conspiration de mensonges que l'on en fera encore une page glorieuse de l'Histoire de France. On se battra les flancs pour trouver des actes de dévouement, d'héroïsme. Bon Dieu ! ce que j'ai vu, moi ! Les portes closes où l'on frappait en vain pour obtenir un verre d'eau, et ces réfugiés qui pillaient les maisons: partout, de haut en bas, le désordre, la lâcheté, la vanité, l'ignorance ! Ah ! nous sommes beaux !"

 

Stéphanie Verlingue

 

Date de parution : mars 2006

Première parution chez Denoel en sept. 2004