roman

Guy Birenbaum - Nos délits d’initiés. Mes soupçons de citoyen 

Folio documents - 336p, 6€ - 2004

 

 

    

    Sorti à la rentrée 2003, l’essai pamphlétaire de Birenbaum avait suscité pas mal de polémiques et de controverses dans le petit monde parisien des politiques et des journalistes. L’effet en quelque sorte d’un pavé dans la mare fangeuse des canards jetés par un des canetons. Très vite le livre a été circonscrit par ses pairs – ce qui était une facilité et un évitement de questions plus épineuses – à un ramassis de ragots ou « un ragoût de racontars » comme l’avait qualifié à l’époque Christophe Barbier dans L’Express que l’on a connu plus inspiré et perspicace.

 

    L’édition en poche un an plus tard permet une lecture plus distanciée, moins passionnée, d’autant que Birenbaum l’a entièrement révisée par une réécriture de la préface, de l’épilogue et de la postface. Notre intention sera ici de présenter les motivations et les postulats proposés et défendus par l’auteur. Un jugement plus critique, soit l’exposition de contre-arguments factuels tendant à prouver l’erreur de Birenbaum et son manque de preuves, ne sera pas possible. Car pour le mener à bien, il conviendrait de faire partie soi-même du club privilégié d’initiés et avoir ainsi accès à des dossiers et des informations auxquels le commun des mortels, qui plus est provincial, ne peut définitivement prétendre.

Lisons tout d’abord Birenbaum pour tenter de saisir ce que le terme initiés recouvre : « Nous sommes deux mille, trois mille ou cinq mille initiés. Peu importe notre nombre précis. De nos positions dans les milieux qui comptent, nous croyons construire, fabriquer, polir l’opinion. [ ] Nous sommes journalistes, chroniqueurs, éditeurs, politiques, intellectuels, patrons, hommes de réseaux, conseillers de l’ombre, communicants. [ ] Nous vous dictons ce que vous devez faire. Cela fait des lustres que c’est ainsi et il n’y a pas raison pour que cela change. »

 

    Pour Birenbaum, c’est le 21 Avril 2002 et l’arrivée au second tour des présidentielles de Jean-Marie Le Pen qui met le feu aux poudres et l’incite à démarrer la rédaction de son essai. En effet, la triste mésaventure de la gauche entraîne une unanimité étrange et immédiate pour Chirac, sous fond de peur, d’hystérie et de risque supposé d’une victoire de l’extrême droite, le tout savamment orchestré par journalistes et conseillers. Ce pouvoir-là des initiés a valu plus de 80 % des suffrages à Chirac et a probablement bouleversé le visage de la France – ses institutions et ses valeurs politiques et morales – en profondeur. Le Pen qui avouera en septembre 2002 à Birenbaum « qu’il n’avait pas progressé de plus de 200 000 voix entre 1988 et 1995 et ne pouvait pas gagner, n’ayant pas les hommes » a dû bien s’amuser de toute cette mascarade pro-chiraquienne.

 

    Mais regardons plutôt ce qui constitue le cœur de l’ouvrage. Birenbaum dénonce les agissements des politiques et leur inadéquation complète entre discours et réalité – grand écart entre faites comme je dis et pas comme je fais -, la complicité des journalistes pourtant informés et in fine la collusion qui s’instaure entre ces deux mondes. Bien sûr pour étayer ses postulats, l’auteur est allé fouiller dans la vie dite privée de ces personnalités, ce qui a enclenché la polémique que l’on sait, ramenant le propos à un sordide lavage de linge sale sur la place publique.

Certes, mais la question de la frontière ténue et périodiquement franchie entre vie privée et vie publique mérité d’être abordée. En aucune façon, Birenbaum conteste que chaque individu puisse avoir droit à sa sphère privée mais qu’advient-il quand le même individu l’exhibe à la une des magazines ou dans des émissions télé à l’intérêt éducatif contestable ?. Ainsi Luc Ferry, ancien Ministre de l’Education Nationale, qui n’hésitait pas à se montrer dans Paris Match en compagnie de sa jolie épouse dans toutes les soirées mondaines, avait très mal supporté que la presse révèle que ses enfants fréquentaient des écoles privées. Où commence dès lors la vie publique d’hommes et de femmes qui sont élus et censés représenter sinon défendre le peuple ?

On se souvient que cela avait commencé très fort avec Mitterrand qui cachait aux Français – mais pas aux initiés curieusement muets et complices – sa maladie détectée dès le début des années 80 et l’existence de sa fille Mazarine. Aux dires de Birenbaum, il semblerait que le cas ne soit pas unique puisqu’il évoque un enfant illégitime de Giscard, lequel a intrigué pour que sa mère soit élue député européenne et plus récemment le fils caché de Chirac au Japon. L’existence de ces enfants n’a en elle-même pas beaucoup d’intérêt et devrait rester dans le strict périmètre de la vie privée si par ailleurs il n’y avait pas utilisation détournée et peu scrupuleuse des deniers de la République à des fins personnelles, sans parler de l’usage abusif permis par les statuts de tout ce petit monde. A la barbe des journalistes pourtant parfaitement au courant mais restant bouche cousue sur ces sujets.

 

    Il est vrai que la complicité des uns et des autres s’exerce aujourd’hui bien au-delà des lieux de travail respectifs et l’on ne compte plus les couples à la ville qui unissent les deux. Encore une fois, chacun est libre de sa vie privée, ce que ne manque pas de répéter à plusieurs reprises l’auteur. Néanmoins on est en droit de se poser des questions sur l’objectivité et la déontologie de ces journalistes.

 

    Le livre foisonne ainsi d’exemples pour illustrer cette démonstration. Ce ne sont pas ces illustrations qui retiennent l’attention. Après tout, nous pauvres non-initiés sommes peu intéressés par ce microcosme et si c’était le cas la lecture de Voici ou Gala est davantage conseillée. L’impression ressentie par un lecteur lambda tiendra plus du dégoût, d’une énorme tromperie, de l’entretien rôdé et huilé du leurre et de la mise à l’écart.

Pas question ici d’entamer le triste couplet de « tous pourris ». Quelques exemples particuliers ne doivent pas entacher la respectabilité du général. Cependant au regard des déconvenues de ces dernières années (Le Pen en 2002 et la démotivation croissante du peuple par l’augmentation de l’abstention), le livre de Birenbaum a l’avantage de présenter le constat dont le caractère très français laisse songeur.

 

    Entre des journalistes et des intellectuels frileux et sans grande envergure et des hommes politiques qui peinent à réinjecter souffle et nouvelles idées dans leurs programmes et leurs combats, la situation n’a rien de réjouissant.

En vouant aux gémonies son essai et en traînant son auteur dans la boue, le monde des initiés a pour l’instant montré son désir de ne pas trop vouloir changer le cours des choses. Pourquoi pas, de toute manière l’avenir se chargera bien de désigner ceux qui avaient vu juste et les autres. Affaire(s) à suivre…

 

Patrick Braganti

 

Date de première parution : Editions Stock 2003

 

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