Nickel Boys de Colson Whitehead : un passionnant roman à ellipses

Colson Whitehad nous embarque dans l’Amérique ségrégationniste des années 60, mais aussi celle de l’après. Il s’inspire d’une école de redressement aux méthodes terrifiantes, et invente la sienne, la Nickel Academy. L’occasion d’une histoire d’amitié romanesque entre deux de ses reclus aux destinées cruelles.

Colson-Whitehead
Photo © Michael Lionstar

Si Elwood Curtis est un Nickel Boy, c’est avant tout un beau personnage de fiction. Sans père ni mère partis chercher autre chose en Californie, élevé dans l’inquiétude par sa grand-mère Harriet à Frenchtown, il se construit un avenir prometteur dans la débrouillardise, les livres, les comics. Et surtout les idées. Celles du révérend King bien sûr, qu’il écoute en boucle grâce au disque offert par Harriet – les cents les plus stupides qu’elle ait dépensés selon elle -, chaque audition du vinyle procurant à Elwood un supplément de compréhension, une extension d’éveil à lui-même et à sa dignité, « Un crépitement de vérité ». Dans la Floride ségrégationniste des années 60, il pourrait paraître superflu de préciser qu’Elwood est ou sera victime d’injustice, vu qu’il est noir. Il a déjà eu l’occasion d’éprouver sa condition quand il se voit foudroyé par une sentence de justice pour le moins hasardeuse, comme une balle perdue sur une jeunesse en plein envol. Que son seul tort ait été de lever le pouce malencontreusement, ça n’a pas dû questionner la justice se dit-on, même si on n’en sait finalement rien. Colson Whitehead y va de sa première grande ellipse et élude la partie judiciaire.

Nickel Boys On retrouve Elwood en partance directe pour la Nickel Academy à la place de l’université qui l’attendait, une école de redressement dont on sait depuis le prologue ce que l’histoire pourra extraire bien des années plus tard de ses vestiges. Des ossements humains. Et des témoignages de survivants.

La Nickel Academy, c’est une école inspirée de la réalité américaine, la Dozier School for Boys plus précisément, rendue tristement célèbre par des révélations et des extractions de cadavres en 2012. Elle ancre le roman dans le réel même si l’auteur ne cherche pas à faire une docu-fiction sous forme d’enquête. La sordide bâtisse et ses méthodes barbares, les témoignages de survivants ou les enquêtes journalistiques lui suffisent pour élaborer sa trame romanesque. Le reste n’est que littérature, et elle est plutôt très bonne. Pas de fioriture, pas de lyrisme, pas de vindicte. Colson Whitehead a l’élégance d’écrire le racisme sans vraiment s’y attarder, les faits se suffisent souvent à eux-mêmes pour ressentir la cruauté. La violence est le plus souvent suggérée, ou observée avec détachement, « […] il n’existait pas de système supérieur régissant la brutalité de Nickel, rien qu’un mépris aveugle sans rapport avec les individus ». L’auteur déploie son intrigue au scalpel d’une écriture redoutable d’efficacité, et il inscrit sa grande histoire d’amitié dans le contexte de la lutte contre une horde de cadres adeptes du Ku Klux Klan. L’idéaliste Elwood et l’observateur Turner, deux élèves noirs de la Nickel Academy, deux destinées avides de liberté, car une fois à Nickel, l’on ne peut que constater que si « Fuir était une folie, ne pas fuir aussi ». C’est l’occasion pour l’auteur de sa deuxième grande ellipse, mais celle-ci sera reconstruite dans l’après Nickel, à petit pas et sous tension, avec en point de mire un dénouement magistral.

Construit avec une grande maîtrise sur un avant, un pendant et un après la fréquentation de la Nickel Academy à travers un superbe personnage, Nickel Boys met de nouveau en exergue les préoccupations de Colson Whitehead autour de la répression raciale et l’enfermement, mais aussi et surtout l’espoir, que l’évasion des opprimés ne manque pas de représenter ici, comme pour ses esclaves d’Underground Railroad. Le résultat étant identique pour l’auteur, avec un nouveau Pulitzer à la clé.

Eric Médous

Titre : Nickel Boys
Auteur : Colson Whitehead
(traduction de l’américain par Charles Recoursé)
Editeur : Albin Michel
272 pages – 19,90 €
Parution : 19 aout 2020