“Patagonie route 203”, un road-trip irrésistible et allumé de Eduardo Fernando Varela

Scénariste de profession, l’argentin Eduardo Fernando Varela signe un premier roman prometteur, récompensé du Prix Casa de las Americas 2019. Une visite surréaliste de la Patagonie dans la cabine d’un camionneur.

Photo-Eduardo-Fernando-Varela
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Il flotte un air persistant de douce folie dans ce roman, de par les personnages souvent mal embouchés, les étendues éventées de steppe ponctuées parfois de barbelés, mais surtout la pérégrination incessante en Patagonie du personnage principal, Parker, saxophoniste et misanthrope à la fois, reconverti dans la philosophie solitaire du camionneur après avoir fui Buenos Aires. Sa mission, et il l’a acceptée en conscience, consiste à sillonner de long en large la Patagonie, de préférence par les routes annexes pour éviter les contrôles et les gens, au volant de son camion option camping-car pour les pauses longues durée. Censé répondre au trafic de fruits organisé par son patron véreux, on pourrait se demander s’il n’a pas plutôt pour mission de trimballer son saxophone posé sur le siège passager – dont il tire sporadiquement quelques notes enrouées, tant les rendez-vous sont élastiques.

Patagonie route 203Ça ne serait pas plus incongru que ça, en tout cas guère plus que son rendez-vous mensuel avec le journaliste sans frein comme sa voiture, en quête de sous-marins nazis, ou sa rencontre de l’amour dans un train fantôme, « Il voulait retrouver la réalité de cette scène dans le train fantôme, absurde par moments, dont il ne se rappelait que quelques détails ». Entres autres, car le récit navigue de manière erratique sur des situations à la lisière de l’insensé et du conte moderne, où les personnages croisés sont des numéros autant que les routes, où les indications de chemin se font à la louche d’un bon sens très autochtone : « Vous continuez tout droit, le jeudi vous tournez à gauche et à la tombée de la nuit tournez encore à gauche, tôt ou tard vous allez arriver à la mer ». À se demander parfois si tout ça n’est pas un rêve, chose que Parker est parfois amené à faire depuis les profondeurs troubles de sa solitude. Les dénominations de lieux participent aussi à la fantaisie généralisée, la Patagonie se visite en passant par Saline de la Désolation ou Pampa del Infierno ou encore Salar Desesperacion, tout en croisant des nandous et des guanacos sous une météo caractérielle, au gré de descriptions minutieuses, avec une écriture à la fois souple et profonde dès qu’il s’agit de réflexions, et des dialogues directs, souvent inamicaux et tranchants, à l’image des rencontres d’humains hirsutes dans la sauvagerie de la pampa.

Irrésistible roman aux vagues contours allégoriques et à la silhouette onirique de conte, il plonge dans un univers drôle, piquant, addictif et parfois absurde, au cœur d’un road-movie déjanté dans un paysage de caractère. Le trip y est plutôt long, le rythme du voyage plutôt lent, mais on peut aussi estimer que la fin arrive trop vite.

Eric Médous

Patagonie route 203
Roman de l’Argentin Eduardo Fernando Varela
Traduction de l’espagnol par François Gaudry
Editeur : Métailié
22,50 € – 368 pages
Parution : 20 août 2020