“Ce qu’il faut de nuit”, un remarquable et saisissant roman de Laurent Petitmangin

Laurent Petitmangin nous plonge au cœur d’une famille mono-parentale, une fratrie de deux garçons élevée par le père veuf, en élevant au plus haut degré d’intensité les ressentis chez le lecteur. Un premier roman très remarqué de la rentrée, déjà couronné du prix Stanislas.

Laurent Petitmangin
© La Manufacture de livres

L’Est de la France, la Lorraine, du coté de Nancy. Les samedis au foot pour voir évoluer le fiston, Fus, pour Futsball, « À la luxo ». La section locale du PS, en décrépitude. D’entrée on a une saveur sociale, populaire ou politique en bouche, même si c’est pas vraiment le sujet, plutôt la toile de fond. Le père tient la parole, et il ne la lâchera pas tout le long du récit, un point de vue avec des angles morts forcément, dont l’auteur saura jouer dans sa narration. Mais le père est tellement fort pour aimer ses petits et surtout nous le faire ressentir, qu’on apprendra à se passer des infos quand il le faut. La famille, sa famille, un peu comme l’aînée de ses soucis. Meurtrie par la disparition de Moman tôt dans le récit et surtout dans leur vie, par une saloperie de crabe de l’espèce la plus banale. Les médecins insinueront qu’elle aurait dû se battre, elle ne l’aurait pas vraiment voulue la gagne, selon eux. Fus reste digne pendant l’interminable fin, il ne semble pas atteint. Quant à Gillou le cadet, les deux cherchent à l’épargner. Bien plus que de simples personnages incarnés, on ressent très tôt la douce chaleur de tendresse qu’ils dégagent entre eux, on se sent presque en famille au milieu d’eux à la maison ou en camping, quand le père nous dit par exemple son bonheur d’un été avec des vraies vacances qu’ils n’avaient pas pu s’accorder ces dernières années, et dont ils profitent simplement, lui ébahi devant la photo idyllique qui se révèle devant ses yeux : « Ils étaient beaux mes deux fils, assis à cette table de camping, Fus déjà grand et sec, Gillou encore rond, une bonne bouille qui prenait son temps pour grandir. Ils étaient assis dos à la Moselle, et j’avais sous mes yeux la plus belle vue du monde ».

Ce qu’il faut de nuitMais malgré tout on sait, on sent. Comme une tension dans les veines de l’écriture, comme une colère contenue quelque part loin derrière la tendresse, parfois aussi des idées velléitaires de violence retenue. Ou bien le ton peut-être bien, un brin nostalgique d’une époque heureuse alors qu’ils venaient de perdre la Moman, et puis les prémices plus sûrement, Fus au collège qui commence à moins briller, une amitié déclinante avec Jérémy le jeune du parti, cet exemple pour le père. Un des grands talents de l’auteur, ça sera le dosage dans la tension, qui monte à coup sûr de détails ou d’anecdotes, comme une définition par l’exemple narratif du mot crescendo. Un autre de ses talents, sa capacité à nous faire ressentir la vibration des liens, une histoire de mots simples bien choisis, « C’était fini le temps où on se serrait autour du petit lavabo de la salle de bain pour se laver les dents. C’était fini le temps où on bâclait la vaisselle en trois coups les gros, l’un sur l’autre, en n’arrêtant pas de se gêner, de se toucher, de se bousculer gentiment ». On ressent d’autant plus les liens quand ils se brisent, avec la blessure qu’ils nous infligent, comme pour mieux nous faire imaginer celles des vrais acteurs. Parce qu’il y aura un drame bien sûr, on le savait.

Il y a une bonne nouvelle au final pour le lecteur, il ne s’agit que d’un roman, un premier plus précisément. Il peut sécher ses larmes. Cela lui fournit au passage une autre bonne nouvelle, un auteur bien plus qu’à suivre est né, tant ce livre est fort par la fulgurance des émotions qu’il délivre au travers « une sensibilité et une finesse infinies », dixit avec justesse la quatrième de couv’.

Eric Médous

Titre : Ce qu’il faut de nuit
Auteur : Laurent Petitmangin
Editeur : La Manufacture de livres
16,90 €, 198 pages
Parution : 20 aout 2020

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