“Les orages” : les nouvelles profondes et délicates de Sylvain Prudhomme

Le romancier Sylvain Prudhomme nous livre ici un recueil sensible d’histoires ancrées dans la simplicité, à la saveur littéraire, en cernant les instants remarquables de nos existences.

sylvain prudhomme
© Francesca Mantovani / Gallimard

Ouvrir ce livre de Sylvain Prudhomme, c’est un exercice de lecture vibrant sur le fil d’un équilibre délicat, avec la promesse d’échappées furtives dans des bulles inspirées, et c’est en substance la sensation d’approcher de plus près encore cet écrivain singulier, à l’écriture sensible.

Le thème de ces orages intimes semble lui aller à ravir : épingler avec des mots la fragilité de nos vies sur des post-it, attraper ces instantanés papillons de bascule potentielle, fixer ces moments charnières d’intense vérité, de lucidité, d’incandescence voire de tourmente, où les existences se révèlent dans leur intégralité.

Les orages - Sylvain Prudhomme

Vertiges d’instants, pas forcément spectaculaires ni décisifs, dont on se souvient longtemps après.

Je bois au Temps, cher ami. Au temps et à son élasticité. À ses galeries secrètes et ses doubles-fonds sans lesquels on pourrait tout de même vivre bien sûr – mais pas si bien, trinque Balzac, un personnage qui a fait du temps son allié, en arrêtant la frénésie de son quotidien au troquet de Paradis.

Il est ainsi surtout question de temps dans ses nouvelles, un temps le plus souvent en pause, en observation, en suspens voire en surplomb des existences.

Il y est aussi souvent question de couples, d’amours, de vie et de mort, de vie familiale et sentimentale. Et de maladie, comment ne pas envisager le thème sans ce moment décisif où tout bascule, comme pour la première ensorcelante dans sa construction narrative, superbe d’intensité dramatique retenue. Même si la plupart des instants des autres nouvelles seront plus nuancés, la plupart suivis de contre-coup sous forme de décompression, du torrent de larmes trop longtemps refoulé au rire libérateur, via la plénitude sereine.

Il y est aussi question de simplicité, les histoires bien ancrées en elle, aux scenarii souples et décidés, ni trop ni pas assez, la narration dotée d’attrait et de mystère. Jusqu’au choix formel de la nouvelle qui s’impose au fil des pages comme une simple évidence. On lit un recueil de nouvelles sans en avoir la sensation, les frontières entre chaque vie s’estompant pour taguer la fresque moderne d’un florilège de destinées, une mosaïque contemporaine d’instants figés, à l’allure universelle.

Après le très réussi Par les routes, Sylvain Prudhomme semble affûter encore un peu plus son univers délicat avec ce beau livre. Un écrivain plutôt discret du paysage littéraire, au retentissement de plus en plus manifeste.

 Était-ce surtout la bouleversante inconscience dans laquelle ils m’avaient semblé se tenir, épargnés pour quelques minutes encore, avait continué la femme, si inquiets fussent-ils, assis côte à côte sur leurs petits sièges en bois, venus là sans un pyjama ni une affaire de rechange, certains il y a une heure encore de s’en retourner tous les trois chez eux avant le soir – le vertigineux contraste entre notre sidération à tous alentour et leur ignorance de premiers concernés pourtant, de premiers détruits en puissance, miraculeusement intouchés encore, quoique sur le point de voir leur vie à jamais ravagée.

Eric Médous

Les orages
Recueil de nouvelle de Sylvain Prudhomme
Editeur : Gallimard / collection L’arbalète
192 pages – 18€
Parution : 7 janvier 2021