“Dieu, le temps, les hommes et les anges”, un livre fabuleux et transcendant d’Olga Tokarczuk

Univers, univers… Il est question d’univers dans ce livre aux allures de conte d’Olga Tokarczuk, prix Nobel 2018. L’univers d’une histoire pour le moins fabuleuse, mais aussi celui plus formel de l’artiste, fascinant de maîtrise.

Olga-Tokarczuk
CC – wikimedia

“Antan est l’endroit situé au milieu de l’univers”, est-on informé dès la première phrase. On comprendra vite qu’il ne s’agit pas seulement de l’univers occupé à situer notre présence terrestre au sein de la nature ou des astres, mais plutôt celui qui transcende les perceptions humaines, qu’elles soient temporelles, géographiques ou matérielles. Un univers qui s’étend aux strates de l’âme et de l’esprit, de la matière ou de la création.

Dieu, le temps, les hommes et les angesAinsi est situé le contexte de ce conte aux allures mystiques, parfois ésotériques. L’aspect purement humain quant à lui, guidera le lecteur comme un garde-fou dans une chronologie d’époques historiques, de la première guerre mondiale jusque bien après la seconde. L’on y suit essentiellement des familles aux patronymes symboliques de Chérubin, Séraphin, Celeste ou Divin. Il serait vain de tous les citer ni de résumer les évènements, mais Misia Celeste mariée à Paul divin par exemple semblent agglomérer à eux deux l’humanité, telle qu’on la conçoit couramment. Ils côtoient un châtelain enclin à consacrer sa vie à un jeu de labyrinthe comme une parabole de la puissance divine, mais aussi Isidor, le frère de Misia, tourmenté jusqu’à se trouver – ou se perdre, dans la recherche ésotérique.

A la lisière du village d’Antan grouillent aussi des créatures ensauvagées comme le Mauvais Bougre, ou la Glaneuse qui contrairement “l’être bête qui doit apprendre, est capable d’apprendre en assimilant, en recueillant à l’intérieur d’elle-même ce qui avait précédemment constitué le monde extérieur.”

Et puis il y a les anges, en surplomb de ce beau monde, insensibles quant à eux aux évènements, et à l’importance qu’ils peuvent prendre au sein de l’humanité. Sans oublier le créateur.

Un livre qui élargit la perception humaine, c’est peu dire. Pourtant tout cela se met en place naturellement ou presque, dans une structure de chapitres courts, qui s’emboîtent sur un tempo rythmé. Olga Tokarczuk réussit à nous rendre intelligible son univers dans une forme qui semble elle aussi transcender les codes. La narration y est omnisciente, voire plus en franchissant les limites de la perception humaine. On ne lit pas un écrit du genre polyphonique malgré les chapitres consacrés aux différents protagonistes, humains ou pas. Axés sur le temps (ils sont tous nommés « Le temps de…. »), la structure générale agit un peu comme un faisceau de fils de temporalités diverses, à chacun le sien, les différentes coupures s’imbriquant avec habileté, pour reconstituer un univers perceptible dans son intégralité. Ainsi à côté du temps de Misia, d’Isidor ou de la Glaneuse, il y a aussi le temps du verger, ou le temps du mycélium, comme il y a le temps des anges gardiens, des morts ou du moulin à café. Un temps qui déploie toute son autorité chez les humains qui y sont empêtrés, à contrario des objets, des animaux, des anges ou de la nature : “Le temps travaille à l’intérieur du cerveau humain, pas à l’extérieur”. Un temps qui s’invite aussi – ou se clôture, jusque dans le nom du village… d’Antan.

Voici un livre à l’interprétation peut-être insondable, à l’allure culte aussi, sa lecture pouvant continuer à forer la matière grise du lecteur après le clap de fin. Mais il se lit aussi à des degrés simples sans occulter le plaisir, l’écriture précise et conciliante d’Olga Tokarczuk, comme un ange gardien du lecteur, diffusant une fascination teintée de douce ironie. Paru initialement en 1998, vingt ans avant la nobélisation de son autrice, la récente réédition en collector peut être l’occasion de le (re-)découvrir.

Eric Médous

Dieu, le temps, les hommes et les anges
Roman de Olga Tokarczuk
Editeur : Robert Laffont – Edition Collector
416 pages – 11 euros
Collection Pavillon poche  (9.50€)
Parution :  5 novembre 2020

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