Raphaël Krafft- Les enfants de la Clarée : un reportage captivant sur un sujet brûlant

Les migrants vus depuis la frontière franco-italienne dans un petit village des Alpes, c’est inattendu, mais aussi passionnant. Un reportage qui amènera Raphaël Krafft à pousser l’investigation jusqu’en Guinée, à la demande des écoliers du village.

Raphael-Krafft

Quand on évoque le terme de naufragés chez les migrants, on entend le plus souvent la mer, alors qu’ils peuvent l’être aussi en montagne. Immersion dans la vallée alpine de la Clarée à la frontière italienne, sur les pas du reporter Raphaël Krafft. C’est de ce côté de la frontière, par le col de l’Echelle, qu’une ribambelle de guinéens souvent ados ont tenté l’Europe et la France autour de 2017, après un périple sidérant de souffrances et de magouilles sur leur dos depuis l’Afrique de l’Ouest via Oran, Tripoli, et enfin l’Italie avec Bardonecchia. Et c’est dans un premier temps à Névache que nous parachute ce reportage, à la découverte de villageois incapables de concevoir dans leurs parages montagneux le risque vital pour des humains inadaptés aux lieux.

Les Enfants de la ClaréeAlors ils s’organisent, en dehors de toute couleur politique, sinon celles du cœur et de l’esprit d’asile. Tentent par les maraudes de récupérer et transférer en Black-Black cars les adolescents échoués dans la montagne, vers Briançon et son foyer d’accueil. Bataillent avec la gendarmerie et leurs patrouilles absurdes qui renvoient illico les migrants de l’autre côté de la frontière, au mépris de la réglementation sur les mineurs isolés ou les demandeurs d’asile. Usent de cachettes, de discrétion et de ruse pour sauver Salif, Antoine, Thierno ou Mamadou qu’ils ne connaissent même pas.

Ils se prénomment Bernard, Alain, Cédric ou Jean-Gabriel, peuvent être ancien militaire ou accompagnateur de moyenne montagne à la retraite, et redorent l’humanité dans ce marasme général. En s’immergeant dans la communauté de ce réseau local, le reporter ne pensait peut-être pas étendre son enquête jusqu’en Guinée. Le voilà pourtant dans un deuxième temps en porte-micro des écoliers de Névache, commanditaires de reportages à la curiosité enfantine et décalée. Raphaël Krafft de se retrouver ainsi du côté de Conakry pour y répondre, et aussi découvrir et mieux comprendre la Guinée et les motivations de ses ados migrants. Mais depuis ce pays, c’est aussi l’union européenne qu’il verra beaucoup mieux. Une UE spécialiste de communication d’influence par l’intermédiaire de l’OIM (Organisation Internationale pour les Migrations), dont il découvrira qu’elle préfère investir dans  la chansonnette de propagande déguisée pour inciter la jeunesse guinéenne à rester au pays, plutôt que financer l’éducation, ou la formation. En pure perte, car pour un certain nombre d’entre eux, mourir socialement au pays ou physiquement en Méditerranée revient au même.

Reportage au ton documentaire sobre et précis, qui ne manque pas de balancer les travers biaisés de nos gestionnaires dans la crise des migrants, ce périple journalistique n’est pas dénué non plus d’habileté narrative : en intercalant son séjour en Guinée avant le dénouement de la situation alpine de Salif, Mamadou, Thierno ou Antoine, Raphaël Krafft enchaîne son lecteur jusqu’au bout de ce récit d’investigation bouleversant, qui plus est avec le plaisir de tenir un objet-livre à l’édition originale, et typée.

Eric Médous

Les enfants de la Clarée
Récit de Raphaël Krafft
Editeur : Marchialy
250 pages – 19€
Parution :  13 janvier 2021