Camila Sosa Villada – Les vilaines : fureur de vivre des trans argentines

Ce roman fougueux sur les trans nous projette dans un univers déluré et chargé de drames, entre immersion, fantastique et construction intime. C’est aussi le premier roman très réussi de Camila Sosa Villada, remarqué et récompensé.

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© Alejandro Guyot

Les noms d’oiseaux ou les appellations imagées, la communauté transexuelle du parc Sarmiento à Cordoba en Argentine les collectionne, une guirlande de fleurs pourries offerte généreusement par la population : la manivelle, les gros paquets, les suceurs de bite, les culottes au parfum de couille, les travelingues, les ladyboys, les Osvaldo… Il n’y a guère qu’entre elles que les prénoms circulent, ceux qu’elles se sont octroyés dans leur quête féminine, souvent refoulés par la société civile.

Les Vilaines - Camila Sosa VilladaIl en va ainsi de Christian devenu Camila, narratrice de ce microcosme déchainé où l’on fait la connaissance de personnages grandiloquents, tante Encarna en figure de proue avec son huile de moteur d’avion qui l’avait aidée à modeler son corps, véritable tata poule pour ces âmes écorchées, qui du haut de ses cent-soixante-dix-huit ans tient la pension qui les réchauffe après leurs pérégrinations nocturnes de prostitution déglinguée. Une pension comme un petit cocon d’entraide, de tendresse et d’humanité désenchantée en guise de refuge aux violences de l’extérieur, faites de chasse au trans, de bagarres avec les clients, de souffrances ou de découverte de cadavre, et synonymes de vieillissement prématuré. Mais au sein du foyer, il y a aussi Eclat des Yeux comme un ralliement des cœurs de toutes ces maternités impossibles, bébé adoptif d’Encarna découvert  dans un buisson, appelé ainsi parce que nous toutes, en vérité, nous retrouvions l’éclat de nos propres yeux lorsque nous étions avec lui.

Camila Sosa Villada agrémente son roman d’exubérance et de fantastique, comme une accentuation du réel qui colle naturellement au petit monde rose trans, partagé entre souffrances et fête d’être trans. Croiser ainsi Maria la muette dont les flancs s’ornent de plumes, Natali qui se transforme en louve les nuits de pleine lune, ou les 178 ans de tante Encarna, cette déesse aux pieds de boue et aux mains de boxeur, tout cela fait partie du décor exacerbé et théâtral, teinté de symbolisme.

Elle entremêle également aux péripéties de la communauté des parts supposées biographiques de sa construction transexuelle, érigée sur la peur générée par un père et ses accès de violence après l’alcool, même si elle croit que lui aussi éprouvait une terrible peur pour elle.

Il se peut que telle soit l’origine de toutes les larmes des trans : qu’elles viennent de la terreur réciproque qu’éprouvent le père et la toute jeune trans.

Voilà un roman, Les vilaines, qui donne au final une belle consistance à la communauté trans, en plus de prénoms. Porté par une écriture alerte et saisissante, c’est un premier roman bouillonnant, naviguant entre fantastique et construction intime, qui réussit à toucher, déconcerter, révolter et passionner.

Eric Médous

Les vilaines
Auteur : Camila Sosa Villada
Roman argentin de Camila Sosa Villada
Editeur : Métailié
208 pages – 18,60€
Parution : 14 janvier 2021

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