“Grande couronne”, de Salomé Kiner : l’adolescence trash de la fin des 90’s

Grande couronne donne la parole à une adolescente de la fin des années 90 rêvant d’ailleurs et de marques, au sein d’une famille banlieusarde ni trop pauvre ni trop riche. Un premier roman de Salomé Kiner porté par un langage trash, inventif et prometteur.

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Photo © Marie Taillefer

Elle regarde passer les trains en partance pour la capitale et se fait appeler Tennessy, pour le réseau de prostitution adolescente mis en place par ses congénères dans sa banlieue, grande couronne de Paris. Magritte, nom de code du réseau, suggère de son côté la spécialité du groupe et on doute que ça soit la culture des collégiens qui les aient poussés à le choisir. Le langage de Tennessy ne tournera pas autour du pot quant à lui, elle tient la parole de bout en bout et son verbe est vif et trash, sans jamais être vulgaire.

grande-couronneÂmes sensibles s’abstenir comme on dit, mais âmes sensibles au langage, son oralité, ses trouvailles, son impertinence, sa drôlerie, son rythme ou tout simplement l’ambiance des années 90, ne surtout pas se retenir. Le roman ne s’inscrit pas dans une étude de mœurs sociales de la fin des 90’s, et pourtant l’oeil aiguisé de Salomé Kiner sait nous plonger illico dans la période. Immersion dans un monde où l’on ne se posait pas encore trop de questions environnementales, rapport à la consommation. Tennessy est une obsédée des marques, elle ne vit que pour elles, choisit un futur métier d’hôtesse de l’air ou d’avocate en fonction de la tenue, se cache de honte dans les toilettes pour engloutir son goûter discount quand ses copines s’envoient des compotes Andros, ne semble pas affectée par le chaos familial en cours, organise son monde cérébral entre pensées objectivement négatives, pensées exagérément négatives et pensées paranoïaques. Et n’hésite pas à se laisser embarquer dans le groupe Magritte pour subvenir à ses pulsions commerciales. Mais en attendant des jours meilleurs, elle regarde aussi les trains en partance pour Paris.

Un premier roman punchy de la rentrée, vitaminé d’éclats de rire caustiques, oscillant entre impertinence et tristesse. On pense à Virginie Despentes pour le côté trash, à Nicolas Mathieu pour les 90’s, à Frédéric Beigbeder pour le name dropping de 99 francs, à Romain Gary pour le ton oralisé de Momo dans La vie devant soi. Mais c’est souvent un peu pareil avec les premiers romans annonciateurs de promesses, on se tourne d’abord vers les autres pour les situer, avant de réaliser leur unicité et d’attendre tout simplement les suivants.

« J’aurais pu sonner à sa porte et demander Vanille, Robert ou Lady Di, sa mère m’aurait laissée entrer, une cigarette à la main, des tampons hygiéniques en guise d’écarteurs d’orteils pour faire sécher son vernis à ongles, les cuisses moulées dans un cycliste fluo. Elle n’aurait pas cherché à comprendre comment j’appelais sa fille, ni ce que ce nom voulait dire, ni ce qu’on s’apprêtait à faire, réviser un contrôle ou s’entraîner aux gorges profondes avec le tuyau d’arrosage de la villa qu’elle gardiennait. »

Eric Médous

Grande couronne
Roman français de  Salomé Kiner
Editeur : Christian Bourgois
288 pages – 18,50 €
Parution : 19 Août 2021
ISBN : 9782267044522

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