“La fille qu’on appelle” de Tanguy Viel… lecture sous emprise

Tanguy Viel enchaîne sur le thème de l’emprise sociale une histoire se déroulant dans une ville de Bretagne, mettant aux prises un homme de pouvoir avec la fille de son chauffeur. Mais c’est surtout l’écriture remarquable qui rafle la mise et retient l’attention.

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© photo : Patrice Normand

Un roman de Tanguy Viel, on sent vite qu’il s’y passe des choses souterraines quand justement il ne s’y passe pas grand chose en surface. Ça semble se jouer dans la forme, ici dans des phrases longues et descriptives de détails, avec des personnages capables de s’entortiller les méninges pour un simple mot, avec peu d’actions significatives ou d’évènements déclencheurs d’une raison spectaculaire de tenir le bouquin jusqu’à la fin, même si les évènements finiront bien par s’emballer progressivement. Ici les ficelles ne se tirent pas du commun des romans. Il faudra d’autres raisons pour le lecteur, qui justement pourraient être liées à la forme, à un plaisir de lecture gratuit. Une forme qui tendrait à voler la vedette et se mettre au premier plan, à laquelle on sera presque plus attentif qu’au contenu factuel, dévoilé dans un rythme bien entendu lent.

La Fille qu'on appelle (Minuit, 2021).Sinon ça se joue quand même un peu ailleurs aussi, dans la tête des personnages pour l’essentiel, que le lecteur suivra le plus souvent dans leurs pensées comme celles de Laura la fille de Max Le Corre pour commencer, de retour dans sa ville après un intermède de call-girl à Rennes, désireuse de savoir avant de se rendre dans le bureau de monsieur le Maire si sa tenue conviendra en se mirant dans le miroir du café dans lequel elle s’est préalablement arrêtée. Max Le Corre, c’est ce boxeur revenu d’une retraite pour renaître à la gloire urbaine et ses affiches d’un combat imminent, un boxeur également chauffeur de monsieur le maire, tiens donc. Le petit monde de cette ville de Bretagne supposée moyenne tourne déjà en boucle, avec leurs pensées, leurs sentiments, leurs relations et leurs analyses de la situation comme des monologues semblant filmés par des caméras sensibles aux oscillations de neurotransmetteurs, et on pense à Nathalie Sarraute et ses « Tropismes » qui naviguaient déjà dans les interstices des relations ou des sentiments, dans leur formation et leur pré-conscience. Concernant l’histoire, on apprendra dans un mouvement de flash-back pour un événement somme toute plutôt banal que le rendez-vous entre le maire et Laura avait été demandé par le père lui-même à son employeur, durant un de leur déplacement en taxi, pour l’aider à trouver un appartement. L’engrenage de l’abus de pouvoir ou de l’emprise sociale est en marche, sujets déjà entrevus par l’auteur dans son précédent «Article 353 du code pénal ».

Mais ce qui émerge au final du déroulé de cette histoire assez prévisible, c’est peut-être ce qui se passe chez le lecteur. Comme si la forme elle-même l’enfermait lui-aussi, comme si la prose le mettait sous emprise lui aussi à petit feu, à l’instar de la famille Le Corre et surtout Laura. Une écriture remarquable de finesse, longue et imagée, tortueuse et ensorcelante, qui tend à devenir objet du roman en hypnotisant, rendant la lecture passionnante malgré les contours de l’histoire plutôt fades. Comme souvent chez Tanguy Viel, on se retrouve dans le plaisir de lecture d’un livre ressemblant à un exercice de style. Celui-ci est en tout cas clairement réussi, une fois de plus.

À la présentation du roman chez les libraires, Henri Causse le directeur commercial de chez Minuit aurait dit de « La fille qu’on appelle » qu’il est le meilleur livre de cette rentrée. Si l’on se contente de la forme et de l’écriture, c’est sûrement pas loin d’être vrai.

« C’est un fait établi qu’en matière de pouvoir, la panique s’accroît à mesure qu’on s’approche du sommet, à cause de cette propension des plus hauts dignitaires à croire que si quelque chose parvient à les effleurer, alors c’est qu’il en va du sort de l’humanité tout entière, à moins que rien ne les vexe plus que d’être rattrapé par la trivialité du monde dont un temps ils ont oublié qu’ils faisaient encore partie. »

Eric Médous

Titre : La fille qu’on appelle
Auteur : Tanguy Viel
Editeur : Minuit
176 pages – 16,00 €
Parution : 02 Septembre 2021
ISBN : 9782707347329