“Shuggie Bain” de Douglas Stuart : Le Booker Prize 2020 débarque en France

Dans les années 80 à Glasgow, sous Thatcher, l’enfance de Shuggie Bain est engluée dans les catastrophes traumatisantes. Un roman réaliste et irrémédiablement sombre, heureusement pourvu d’amour, et de qualités d’écriture factuelle.

Douglas-Stuart
© MARTYN PICKERSGILL

Il lui faudra une bonne capacité de résilience pour s’en relever, de ce départ : souffre-douleur préféré de ses pairs, fils d’un salaud qui les abandonnera très tôt, mère désespérément alcoolique, pauvreté endémique dans le Thatchérisme des 80’s. Dans le registre du malheur, aucun doute possible pour Shuggie Bain, c’est un cumulard. On fait sa connaissance en 1992, adolescent déjà, lycéen et employé d’une rôtisserie, logé dans une sordide chambre avec pour voisins de palier des adultes inquiétants. On fait sa connaissance dans ce contexte glauque, sans savoir encore qu’il est en pleine naissance. Le pire est en effet peut-être passé pour Shuggie Bain, dans une enfance irrémédiablement plombée, à la courbe désespérément plate dans les bas-fonds miséreux de Glasgow, malgré quelques rares soubresauts souvent étouffés dans la vase engluante.
Une enfance que l’on découvrira dans la suite du roman, une enfance inextricable de l’alcoolisme maternel. On y croira pourtant avec lui, on espèrera, on pensera qu’elle pourrait s’en sortir, on attendra patiemment la première lueur ou la première velléité d’abstinence, sans penser que ça pourrait tout aussi bien être un coup du sort d’autant plus cruel qui attendra Shuggie au tournant. Mais s’il devait y avoir une raison pour le lecteur de rester par ici, ça serait sûrement l’amour. Celui de Shuggie pour sa mère Agnès, de chair et de sang lié, indéfectible et obstiné.

"Shuggie Bain" de Douglas StuartLa tendance actuelle pour les scénarios les plus noirs se dessine plutôt dans les contours vaporeux d’un avenir anxiogène et collapso. On est presque surpris de se tourner vers les années 80 pour des histoires désespérantes et flirtant avec le misérabilisme social, quand pourtant la planète tournait encore sans qu’on se doute qu’elle se réchauffait. On peut penser à Ken Loach, mais un Ken Loach pour le décorum seulement, sans son engagement révolté et la solidarité sociale qui réchauffe les âmes. Ici la misère semble résignée, seul un amour insensé et isolé résiste. Ici, c’est un peu comme si le réalisateur avait abdiqué.
Mais malgré sa noirceur et sa longueur, Shuggie Bain est un livre difficile à lâcher. S’il devait rester une autre raison pour le lecteur, nul doute que l’écriture y serait pour beaucoup. Pas de fantaisie littéraire par ici, nul besoin de fioritures ni de haute voltige, l’histoire se suffit à elle-même. Elle se construit dans un style sobre, efficace et addictif, basée sur les faits et gestes des personnages, dispensés avec habileté par Douglas Stuart, entre courtes ellipses et rythme constant, tel un marionnettiste sûr de son fait. Il fallait bien un talent de la sorte pour nous faire engloutir les 500 pages, pour nous faire encaisser les petites horreurs de ce contexte oppressant de réalisme.

Shuggie Bain est un premier roman de Douglas Stuart à la résonance autobiographique, et peut-être thérapeutique.

« Shuggie décapitait les joncs en se demandant si la tristesse la gagnerait aujourd’hui. Les joncs gelés étaient secs comme des os, et quand il leur tapotait la tête leurs graines s’envolaient comme de petits parachutistes. Elles flottaient jusqu’au coron telle une parade de mini fantômes. Il jouait à dire aux fantômes qu’il l’aimait avant de les envoyer vers elle d’une pichenette. »

Eric Médous
Titre : Shuggie Bain
Auteur : Douglas Stuart
Traduit de l’anglais (Écosse) par Charles Bonnot
Editeur : Globe
496 pages – 23,90 €
Parution : 18 Août 2021
ISBN : 978-2-38361-000-7

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