« Lady Chevy » de John Woods, le roman noir d’un Ohio perforé

L’ambiance est irrémédiablement sombre et brutale à Barnesville, patelin de l’Ohio au sol troué par les fracturations hydrauliques. Un premier roman de John Woods qui sonne fort, tenu de bout en bout par des personnages sordides, une écriture âpre et une intrigue réussie.

John Woods
John woods

Avant même d’y entrer le doute n’est pas permis pour ce roman, on est bien aux Etats-Unis. Une couverture avec un portrait pas très éloigné de la nuit américaine surplombe un bandeau de blurb, dans la collection Terres d’Amérique. Bienvenue à Barnesville, dans l’Ohio. Le sol de ce roman est une terre d’Amérique qui tremble, sous les « injections à très haute pression, grondements profonds dans les ténèbres souterraines ». Demont infiltre les sols de produits chimiques pour dépouiller le schiste, Demont séduit la famille d’Amy Wirkner en achetant les droits miniers de leur terrain, pour neuf cents dollars par mois. Mais surtout, Demont semble pourrir l’environnement, tout autant que les individus.

Lady ChavyEst-ce à cause d’eux que Stonewall est né difforme, sujet à des crises d’épilepsie ? Sa sœur Amy le croit, tout comme elle croit ferme en son avenir à l’université mais surtout en dehors de Barnesville, où son surnom de Lady Chevy parce qu’elle a « le derrière très large, comme une Chevrolet », en dit déjà long sur l’ambiance et l’esprit des lieux. Règnent surtout par ici le chacun pour soi, la loi du talion et du plus fort dans une communauté empreinte d’individualisme voire de solipsisme, s’ensuit une galerie d’individus funestes comme des tueurs potentiels en suspens. L’humanité y semble dégénérée, abâtardie, déliquescente. Même Amy, pourtant souffre-douleur, apprend relativement tôt qu’à « sa façon, la violence résout bien des problèmes », et succombe un peu plus encore avec son ami Paul dans une croisade écoterroriste au dérapage incontrôlé. Un personnage principal équivoque, souffre-douleur sans être pour autant une victime fragile avec qui l’empathie serait automatique. Mais plutôt un personnage principal à l’« âme dévoyée, souillure prédestinée qui s’épanouit en une fleur ténébreuse. »

À sa décharge, Amy a de qui tenir. Dans l’album de famille il y a cette photo de sa mère et sa tante enfants en robes blanches, avec en arrière-plan, « dans l’ombre projetée par le feu, un corps noir et sans visage qui pend à un arbre ». Le grand-père à l’idéal aryen était membre du KKK. L’oncle Tom quant à lui projette son idéal aryen dans la culture nazie, avec un intellectualisme sophistiqué, déviant et nauséabond, en apprenant à Amy les subtilités du maniement des armes.

Le roman évolue ainsi sur la construction d’Amy, son présent et son enfance où « on prenait des battes de base-ball pour frapper des lucioles », dans un ping-pong narratif avec le suivi au quotidien d’Hastings, officier de police convaincu que seuls les plus forts de l’espèce Sapiens méritent considération et survie. L’on fait connaissance de son rire sans humour et de son hobby favori, la cruauté ordinaire, en compagnie d’un homme la tête plongée dans un sac poubelle. Avant le coup de feu retentissant et son « craquement assourdissant, une gerbe de lumière, le son humide de la tête qui se fend dans le sac, puis le corps flaccide qui bascule, frotte contre les parois de terre et disparaît dans l’obscurité. »

Avec de tels personnages aux traits lugubres forcés, c’est à un festival de petites ou grandes horreurs auquel le lecteur assistera quasiment de bout en bout. Quand dans la plupart des romans on recherche la figure du Mal, ici on est en peine à trouver le Bien. Les frontières entre les deux sont inexistantes, la violence se justifie dans les règlements de compte, la protection ou l’ambition individuelle, l’écoterrorisme ou la simple bêtise, dans une ambiance trouble à la noirceur indélébile. Une ambiance dérangeante aussi, perdu que l’on sera dans ce monde où le mal finit toujours par étouffer les velléités du bien, où il réussit même parfois à projeter des ombres acceptables. Néanmoins, l’écriture efficace et âpre, ainsi que l’intrigue accrocheuse, laissent entendre une voix prometteuse. Elle creuse ses sillons dans le cerveau du lecteur comme les artères sombres d’une mine, et il lui sera bien difficile de lâcher l’affaire.

« Un jour, tout cela n’aura plus la moindre importance. Cet univers se définit par une succession perpétuelle de création et de destruction, cosmos indifférent de matière bouillonnante dans la noirceur de l’espace infini. C’est de la science, des faits. C’est la seule vérité qui compte. Ce qui est visible sous le soleil n’est que l’illusion de la vie. Et la nuit le voile tombe, juste ce qu’il faut.
Le jour viendra où seules les ténèbres bougeront. »

 

Eric Médous

Lady Chevy
Roman américain de John Woods
Traduit par Diniz Galhos
Editeur : Albin Michel / collection Terres d’Amérique
480 pages – 22,90 €
Parution : 26 Janvier 2022
ISBN : 978-2226450555