“Minuit dans la ville des songes” de René Frégni : itinéraire d’un cueilleur de mots

Par le biais d’un narrateur sosie, René Frégni retrace les éléments de son parcours de cancre marseillais, avant de devenir déserteur puis fugitif. C’est sur le fil d’une passion des mots que se dessinera en filigrane l’allure discrète d’un auteur-poète, rebelle au cœur tendre.

René Frégni
© Francesca Mantovani

Il est écrit roman sur la couverture, l’air de rien. Mais un roman sous perfusion d’autobiographie alors, le doute ne sera pas permis longtemps. On fait ainsi la connaissance d’un narrateur « bientôt vieux », retranché dans une maison au bord de la forêt, avec pour compagnie une petite chatte nommée Solex, un poêle à bois, de vieux livres, des souvenirs embrasés et des départs de sentiers alentour. Un narrateur en ombre portée de René Frégni qui s’interroge déjà sur son amour ardent pour les mots, songe à son passé de cancre marseillais à l’aune de Sartre, le brillant étudiant parisien futur auteur des mots justement. Un narrateur désormais prêt à ouvrir son cahier et retracer sur « la neige des pages » son itinéraire de glaneur obsessionnel : « Chaque jour je marche, je parle avec tout ce qui bouge autour de moi et je ramasse des mots. Je ne possède que cette maison de mots.»

Tout avait pourtant bien mal commencé pour le petit René, sa désertion précoce de l’école ne laissant pas imaginer un avenir d’écrivain. Un pré-ado déjà buissonnier, « acoquiné avec tous les garnements, vauriens, petits voyous de Marseille ». Il préfèrera la chaleur des boites marseillaises à celle des radiateurs scolaires les après-midis d’hiver, se dirigeant pour les beaux jours vers la plage et ses corps de cuivre, les « rires d’écume » de ses mêmes jeunes marseillaises entrevues sur des déhanchements de be-bop. Un début de vie sous forme d’évitement scolaire qui en annoncera un autre, une désertion militaire et un retard à l’appel dans un premier temps, aux conséquences plus lourdes. De cachot en évasion avec Ange-Marie son mentor en rébellion et en lecture, le narrateur se construira sur l’idéal des figures du Che, de Mohamed Ali. Avant l’itinérance d’un fugitif pour de bon, le cœur vibrant de tendresse au souvenir de sa mère restée seule à Marseille.

Mais c’est aussi à un parcours de lecteur auquel on aura droit. De ses débuts et ses difficultés, ses incompréhensions (“Les mots je les connais, je ne vois pas où il veut en venir, j’ai l’impression qu’il me manque toutes les clés “), puis ses progrès et enfin sa passion inaltérable. Une ode à la littérature, de Giono à Dostoïevski en passant par Céline ou Camus, entre autres. Se dévoilera alors un lecteur inespéré par sa mère, au gré de lectures refuge dans les cachots glacés de Verdun, vagabonde sur les routes grecques, en pointillé dans les couloirs d’hôpitaux ou les gares : « Je suis devenu en lisant Meursault, Raskolnikov, le Grand Meaulnes. J’aime les vagabonds, les errants, tous les picaros, Don Quichotte, Bardamu… Je marche la nuit avec Jean Genêt, sur toutes les routes poussiéreuses d’Europe »

C’est enfin à un autre type de parcours que sera invité le lecteur. Celui d’un glaneur lui aussi, des pépites de bons mots laissés par René Frégni. Un pur régal de lecture, à dévorer ou au contraire à picorer, à l’affût des étincelles de cailloux blancs disséminés dans la forêt des pages. Le résultat étant de toutes manières le même, cela se finira trop tôt, avec déjà l’envie de retourner dans les voyages de mots de cet auteur sensible, à l’allure discrète de poète rebelle.

« Je fais partie de ce peuple anonyme des lecteurs. Chacun de nous est assis dans sa chambre, un livre à la main, et nous voyageons dans un immense train qui n’existe pas. »

Eric Médous

Minuit dans la ville des songes
Roman français de René Frégni
Editeur : Gallimard
256 pages – 19,50 €
Parution : 10 Février 2022
ISBN :978-2072967207