“La fin” d’Attila Bartis : de la lumière aux mots, carnet d’un photographe hongrois

Photographe reconnu et auteur de romans remarqués, Attila Bartis signe son retour avec « La fin », après plus d’une décennie de silence. C’est l’histoire envoûtante d’un photographe hongrois racontée par lui-même, sous la forme d’une succession de séquences, comme un diaporama.

Attila bartis - La fing

La cinquantaine entamée, András Szabad est un photographe plutôt connu. Un ami l’exhorte à raconter sa vie. Quand un habitué de l’écriture avec la lumière passe aux mots, cela donne une succession de séquences, un mémento comme l’album des photographies d’une vie. Par association d’idées ou pas, elles se succèderont inlassablement à partir d’un évènement majeur, le retour du père après trois ans de prison, pour avoir entravé la progression des chars russes… Avec des assiettes. Nous sommes en 56, dans une ville de Budapest sous pression de dictature, une ville de défiance envers les mouchards potentiels, une ville à la violence latente où l’on peut rouer de coup un chien au bord de la route, où l’on peut s’amuser de frapper un rat attaché par la queue à une ficelle. Dans cette torpeur, le père revient et il s’installe seul avec le fils désormais ado dans un appartement aménagé et coupé en deux, à chacun son territoire, les deux s’évitant comme des fantômes. Un retour d’autant moins joyeux que la mère est morte à ce moment, sans qu’on sache de quoi. Voilà pour le décor et l’ambiance. Plutôt gris.

LA finEt il en sera question tout le long du roman, d’ambiance, toujours en sourdine, malgré les détours de genre par la petite saga familiale, le parcours initiatique d’András et ses amours, et surtout le passage obligé par son édification artistique en deuxième partie. Malgré aussi quelques personnages pittoresques comme une comtesse en voisine d’immeuble, ou Éva avec qui András vivra un amour tumultueux. Et malgré des évènements épars piqués d’incongruité dans la morne vie de la capitale hongroise. Une ambiance jamais légère on s’en doute, insidieuse et souvent intranquille, indolente aussi la plupart du temps par assimilation avec András. Il faut dire que c’est lui qui tient la parole de bout en bout. Le ton qu’il diffuse est détaché, distant, en rapportant essentiellement des faits, en adepte des retranscriptions de dialogues indirects comme s’il s’observait lui-même y participer, créant une fissure entre lui et les autres, entre lui et le monde, entre lui et lui-même. La succession des séquences profilera en folioscope la silhouette d’un personnage désinvolte, situé quelque part du côté des grands, pas loin d’un Meursault ou d’un Caulfield. Un personnage de narrateur pas vraiment attachant et souvent détaché de sa propre vie, observant le monde absurde qui l’entoure, un personnage sans mère enclin à épier l’amour chez une voisine, photographiant celle qui deviendra la passion de sa vie en train justement de faire l’amour avec son mari dans un parc. Des manies scopiques enracinées dans son intimité et son âme, prémisses ou pulsions d’une vocation de photographe. Amorcée très tôt par un père lui offrant un Zorki puis un Leica, le parcours du photographe ressemblera à celui d’un intellectuel insatisfait, artiste dans l’âme sans forcément le savoir, écorché désinvolte dans sa vie aux relents absurdes.

C’est à un roman pour le moins original auquel on a droit là, une sorte de roman de niche aux airs de grand, principalement roman d’ambiance dans un univers insidieux, marqué par l’aura envoûtante du narrateur. Il y flotte la petite musique intime d’un artiste tourmenté et accompli, et il se singularise par sa forme, rapprochant écriture avec les mots de celle avec la lumière, alliant photographie et littérature.

« Il est possible que ce moment ait décidé du fait que je sois devenu photographe. Il est possible que ce soit si simple. Qu’il existe bel et bien un moment où la promesse de l’éternité dépose sa graine en nous. Le simple désir se trouve dans chacun de nous, mais peu reçoivent la promesse. »

Eric Médous

La fin
Roman hongrois d’Attila Bartis
Traduit par Charles ZAREMBA et Natalia ZAREMBA-HUZSVAI
Editeur : Actes Sud
528 pages – 24,00 €
Parution : 02 Février 2022
ISBN : 978-2-330-16086-9