“Celles qui ne meurent pas” d’Anne Boyer : le cancer et le Pulitzer

Anne Boyer a contracté le cancer du sein à l’âge de quarante et un ans, dans une de ses formes les plus virulentes. Elle en tire un texte puissant et acéré, un état des lieux à la fois érudit et pamphlétaire sur l’univers de la maladie aux États-Unis.

Anne Boyer

Il sera bien difficile de résumer ce livre, même si on peut l’ancrer bien sûr dans l’expérience d’Anne Boyer face au cancer du sein. Il sera peut-être tout autant difficile de situer son genre. Ça n’est pas complètement un récit autobiographique de son expérience malgré les éléments personnels qui parsèmeront son récit, le nourrissant et le structurant autour des grandes étapes de la maladie, de l’annonce à l’éreintement, en passant par la souffrance ou la découverte du milieu oncologue. Ça ne semble pas être complètement un essai non plus. Disons qu’il oscille entre les deux, disons que c’est un texte sur la maladie. Un texte en tout les cas puissant, et exigeant.

Mais si le livre ne s’inscrit pas complètement dans le sillon de son cas personnel, c’est qu’il s’oriente vers d’autres réseaux pour enrichir le point de vue. Tour à tour philosophique, politique, psychologique, culturel, il scanne avec acuité et finesse les arcanes de la maladie, s’appuyant sur une documentation fournie, une érudition hétéroclite. Philosophes et auteurs sur la maladie sont convoqués, Susan Sontag, Hannah Arendt, Joan Didion, Aristide…. Références et citations laissent des empreintes suivies par Anne Boyer pour élaborer et déployer son propre cheminement dans la réflexion, parfois tortueuse mais toujours portée haut. Érigé en courts chapitres au contenu dense et varié, le livre est parcouru d’une écriture chirurgicale, en butte parfois à l’indicible, et un torrent de fureur dans sa forme, comme « les mouvements d’un combat pour connaître, si ce n’est la vérité, du moins le tissu de mensonges contradictoires ».

Basé sur la réflexion, le texte est aussi habité par l’émotion, notamment la colère. Anne Boyer parsème son récit d’anecdotes terrifiantes sur le traitement de la maladie aux États-Unis, où affairisme et capitalisme apparaissent comme d’autres cancers de la société. Pamphlétaire, le texte dénonce, et le désarroi y apparaît incommensurable, terrible.

Durant sa quête bibliographique, Anne Boyer a remarqué que certains auteurs regrettaient l’absence d’un grand texte sur la maladie. Nul doute que celui-ci en fera partie. C’est à un festival de réflexions à haute intensité de finesse auquel le lecteur aura droit. Salué outre-Atlantique, il a été récompensé du Pulitzer non fiction en 2020.

« Le cancer tue des gens, de même que le traitement, de même que l’absence de traitement, et les croyances et les sentiments des gens n’ont rien à voir avec ça. »

Eric Médous

Celles qui ne meurent pas
Anne Boyer
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy
Editeur : Grasset
352 pages – 22,00 €
Parution : 09 Mars 2022
ISBN : 9782246827672