“V13” d’Emmanuel Carrère, un “dossier haut de 53 mètres”

Emmanuel Carrère s’est éloigné de son moi tourmenté pour suivre pendant 9 mois le procès des attentats de Paris, nom de code V13. Il livre un récit retravaillé de son immersion en tant que journaliste pour l’Obs, tourné vers les victimes avant les terroristes. Touchant, instructif.

© HÉLÈNE BAMBERGER / POL

Emmanuel Carrère est un formidable conteur. Donnez-lui un sujet, intéressant bien sûr voire fleuve comme le christianisme, « le paquebot du V13 » ici ou carrément lui-même, et il saura en débusquer les points sensibles en déployant sa prose élégante et justifiée, sur une assise de sincérité, de justesse, de culture et d’humanité. L’art subtil de mettre en lumière les aspérités dans la globalité, au bénéfice d’un récit vivant et passionnant, sous son écriture déliée.

Emmanuel Carrère v13Car tout ne l’est pas forcément, intéressant, dans un procès hors-normes avec son «  dossier haut de 53 mètres », un procès qui a duré 9 mois et dont il s’agit pour la justice de ne pas condenser l’horreur, de donner la parole, toutes les paroles aux victimes, familles, proches, témoins, mais aussi l’arsenal des 350 avocats généraux, de la défense ou de la partie civile. 9 mois pour la justice, 9 mois pour ne pas réduire l’horreur, et beaucoup moins de temps pour le lecteur.

Mais ce qui n’est pas dit dans ce livre n’est pas oublié. Emmanuel Carrère regrette et s’excuse d’avoir dû trancher dans les témoignages, comme si certains méritaient plus que d’autres la postérité de l’écrit. Reste que les personnages victimes qu’il incarne sont bouleversants. Les histoires qu’il déploie nous plongent en quelques mots dans la vibration tangible de vies d’avant le drame. On y est. Tout comme on est aussi dans le présent du procès, avec sa vie et ses petites histoires, au travers les amitiés qui se font, les habitudes qui se forment. Le travail initial de chroniqueur hebdomadaire pour l’Obs s’oublie et apparaît dilué, huilé, remplacé par un récit retravaillé, cohérent et structuré, avec des habitudes et des personnages récurrents.

Carrère a ainsi l’élégance d’accorder plus d’importance aux individualités en tant que victimes, en leur opposant les personnalités presque en copier/coller des terroristes, tous embarqués dans un processus collectif de lavage de cerveau, et de perte d’identité : « Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas intéressants. Cela veut dire que ce qui est intéressant chez eux, ce qui m’intéresse en tout cas, ne se joue pas sur le terrain individuel mais sur le terrain de l’Histoire – « l’Histoire avec sa grande hache », disait Perec. Ce qui m’intéresse, c’est le long processus historique qui a produit cette mutation pathologique de l’islam.» Ici pas de vedette terroriste donc, plutôt de ternes personnages tout droits sortis de la banalité du mal, qui jouent de leur parole sous forme de teasing ou de leur silence quand ils ne peuvent plus dire, opposés en cela à la parole libératrice et nécessaire des victimes. Ici les vedettes seront Lamia, Georges, Nadia, Lola : « Ce sont des individus que nous avons écoutés, qui nous ont émus, auxquels nous nous sommes identifiés. J’ai pleuré Lamia, j’ai pleuré Lola, parce qu’elles étaient Lamia et Lola, et qu’elles étaient la fille de Nadia, la fille de Georges, avec leurs études, leurs amoureux, leurs préférences, leurs amis, leurs fêtes, tout ce qui fait qu’elles étaient elles et nulles autres. On n’est si singulier et si réduit à soi que dans une société veuve du collectif et de l’Histoire». Le lecteur aussi, risque de pleurer les victimes.

« On a entendu les victimes, on a interrogé les accusés, on a reconstitué les faits. Le V13 entre dans sa dernière phase. Plaidoiries des parties civiles, réquisitoire, plaidoiries de la défense, verdict» Le récit suit le déroulement du procès. Même si l’on pourra ressentir la première partie comme étant plus forte, surtout émotionnellement car plus ancrée dans l’humain, les autres apportent leur pincée d’étonnement et de réflexion, sur les accusés et la reconstitution des faits (qui peuvent s’embrumer dans le cerveau du lecteur, à l’image du parcours erratique des protagonistes), et enfin sur les acteurs du procès et les plaidoiries, avec des éclairages pertinents. La portée du récit dépasse ainsi le cadre émotionnel de la première partie pour envisager la thérapie sociale, dans un livre essentiel aux contours humanistes.

Eric Médous

V13
Récit français de Emmanuel Carrère
Editeur : P.O.L
368 pages – 22,00€
Date de parution : septembre 2022