“Oh, Canada” de Russell Banks : confessions en mémoire trouble

À 82 ans Russell Banks se rappelle à nos souvenirs d’un auteur à la prose puissante, dans ce roman où un célèbre cinéaste documentariste se livre à une équipe de vidéastes venue le rencontrer. Radiographie d’une mémoire de fin de vie, entre réalité et fiction.

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© Chase Twichell

La mémoire. Une nappe de connexions neuronales dans l’imagerie, aux multiples adresses cérébrales, elle passe souvent par l’hippocampe mais finit parfois dans une impasse, à la butée d’un nom, un mot, un souvenir. Plurielle, sujette aux épithètes, elle peut être volatile, mensongère. Malade, parfois aussi.

oh-canada-russel-banksCelle de Fife devait être testamentaire, elle se révèle gigogne. Une boite à souvenirs vient à peine de s’ouvrir, et hop en voilà déjà une autre. Seule sa femme ne semble pas surprise, elle invoque le traitement pour son cancer et se détache de ces révélations préalables de vies antérieures, de mariages et d’enfants. Mais si sa mémoire paraît tonique, confabulatrice même, le reste va mal chez Fife, très mal, sa vie va s’arrêter quand « le voyage dans sa tête » commence. Le genre de voyage auquel ne s’étaient pas préparés non plus les admirateurs de son oeuvre de cinéaste documentariste, venus ici avec leurs questions pour l’interview, et une mise en scène toute de sombre voulue avec le crâne de Fife en contre-jour dans une aura de postérité, qui devait expliciter son travail depuis qu’il est au Canada, raconter ses reportages, comme l’épandage clandestin d’agent orange par l’armée américaine. Mais Fife en a décidé autrement, fini le rôle pourfendeur de « la corruption, le mensonge et l’hypocrisie dans le gouvernement et dans les affaires », désormais c’est son tour : « Et maintenant, avec votre caméra, je m’expose. Ma corruption, mes mensonges, mon hypocrisie. »

La mémoire de Fife est certes douteuse, en subodorant la maladie elle sinue dans les méandres de lignes flottantes, elle déconcerte au risque de perdre, autant le lecteur que l’équipe venue le rencontrer, peut-être moins sa femme Emma à qui il s’adresse indirectement pour qu’elle sache qui elle aime. Mais elle joue aussi, sa mémoire, et s’en va dessiner en filigrane celle d’un romancier dans une trajectoire parabolique, entre réalité et fiction : « Et voyez comment le démarrage d’une nouvelle séquence, sa vie avec Alicia, puise ses traits caractéristiques dans la fin d’une séquence passée, à la manière des chapitres d’un roman parfaitement composé, jusqu’à ce que le commencement, la complexification, le développement et la résolution se mêlent pour devenir inséparables. »

Russell Banks fait partie de ces auteurs américains reconnus, adulés. Il interroge dans ce roman puissant la mémoire d’une fin de vie, ce qu’il en reste et la trace qu’elle laisse chez les autres, en gravant dans celle du lecteur une petite musique indélébile, à la fois unique et identifiable, celle des grands.

Eric Médous

Oh, Canada
Roman américain de Russell Banks
Traduit par Pierre Furlan
Editeur : Actes Sud
336 pages – 21,90 €
Parution : Septembre 2022

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