« Harlem Shuffle » de Colson Whitehead : quartier sous hautes embrouilles

L’auteur américain aux deux Pulitzer revisite le roman noir, en s’appuyant sur l’histoire de son pays raciste. Ça se passe à Harlem dans les années 60 avec en toile de fond sociale les conditions des noirs américains, les émeutes de 64, et c’est percutant, parfois drôle, addictif.

Colson Whitehead
© Chris close

Son cousin Freddie n’a pourtant pas l’intention de lui créer de problèmes, à Ray Carney. S’il l’embarque dans ses trafics c’est peut-être simplement par insouciance, ou parce que les deux hommes se distinguent surtout par ce « trait de caractère précoce » chez Freddie, la bêtise. Ou alors est-ce tout simplement l’habitude, comme quand ils étaient gamins et livrés à eux-mêmes, les parents disparus, en vadrouille ou trop pris par leur travail. Mais il est fini « le temps où les deux garçons avaient des journées entières à remplir de leur combines effrénées », Ray Carney a d’autres chats à fouetter désormais. À commencer par ses beaux-parents qui le regardent de haut avec leur « arbre généalogique irréprochable » et leur couleur de peau suffisamment claire, eux qui ont réussi « le test du sac en papier brun » pour intégrer « la fraternité du Dumas Club ». Et puis on sait maintenant où le trouver dans Harlem, avec son nom en grand sur la 125ème rue, alors Ray Carney a d’autres ambitions. Par exemple une expansion de son échoppe de meubles, ou une vie paisible avec Elizabeth et la petite May, éventuellement un appartement plus grand quand le deuxième sera là, voilà pour l’essentiel de ses aspirations, même si oui, bien sûr qu’il fricote un peu avec la filouterie, qui ne le fait pas dans Harlem, mais c’est plutôt dans un rôle de courtier, un peu comme « un mur entre le monde du crime et le monde ordinaire ». Alors la petite pègre locale de Harlem non merci, ça pourrait lui causer de grands problèmes.

Harlem shuffleSi le duo croustillant entre cousins plus ou moins proches tient le haut du pavé dans ce roman, il y aura d’autres personnages hauts en couleur, sans être caricaturaux. Pepper issu d’un milieu où « dire bonjour avec une trempe faisait partie du métier, il avait simplement commencé de bonne heure », d’autres plus éphémères comme Zippo le photographe accroc de pornographie, ou encore Duke qui « fourguait sa came aux initiés : influence, information, pouvoir ». Des personnages souvent forts, typés et marquants, qui se construisent essentiellement dans l’action, et quelques flash-backs sur leur passé. Et surtout qui sont légion dans ce roman construit en trois parties et autant d’embrouilles carabinées, charnières du récit. Des personnages qui ne prendront pas forcément le temps de s’incarner sur la durée, que l’on pourra croiser furtivement au fil des intrigues comme on pourrait les croiser dans ce quartier grouillant de Harlem, pour former l’image de sa diversité, comme une mosaïque urbaine.

Évoquer les personnages ne peut donc occulter le quartier dans lequel ils évoluent, qui les a sans doute façonnés à sa manière dans cette Amérique des années 60 non seulement raciste, ségrégationniste, mais aussi en prise à la lutte des classes. Harlem, le véritable sujet du roman. Le quartier de New-York est omniprésent, chamarré, vindicatif, révolté, « trop grand et tumultueux pour qu’ils [les flics] aient le temps de harceler les gens autant qu’ils l’auraient souhaité ». Comme dans Underground Railroad ou Nickel Boys, Colson Whitehead convoque l’histoire américaine, en particulier les émeutes de 64 suite au meurtre d’un jeune noir par un policier blanc, pour ancrer son roman dans la réalité d’une Amérique profondément raciste. Avec toujours l’élégance d’évoquer la discrimination, surtout dans les faits, sans pathos. Mais la principale nouveauté dans Harlem Shuffle concerne le genre, le roman noir, percutant et piqué d’humour, avec ici un trio d’embrouilles aux scenarii habilement montés et dénoués. Un pur régal de lecture de cette rentrée littéraire d’hiver.

Eric Médous

Titre : Harlem Shuffle
Auteur : Colson Whitehead
(traduction de l’américain par Charles Recoursé)
Editeur : Albin Michel
432 pages – 22,90 €
Parution : 04 janvier 2023