« Les sources » de Marie-Hélène Lafon : les abîmes patriarcaux

Après Histoire du fils et les secrets de famille, prix Renaudot 2020, Marie-Hélène Lafon perfore encore les terres paysannes du Cantal avec Les sources, un huis clos familial sur la violence patriarcale. Un texte court, mais fort et immersif.

Marie-Hélène LAFON
Marie-Hélène LAFON © Olivier Roller

Claire finira par s’adosser au tronc de l’érable dans « la cour rectangulaire perdue au fond d’une vallée minuscule », celle-là même où elle a vécu les premières années de sa vie familiale dans un huis clos rural, sans peut-être en avoir réellement conscience, même si sa mère savait déjà que les enfants avaient peur, avec ses « choses que les gens ne savent pas et ne doivent pas savoir ». Où sont les sources, nos sources ? « La source serait là, une source. Elle préfère le mot source au mot racine » fera dire Marie-Hélène Lafon à Claire, en sous-entendant leur pluralité, mais peut-être aussi leur mobilité, et la possibilité d’une réparation.

les-sources-couvMais c’est par la pensée de sa mère déjà saccagée que l’on entrera dans cette histoire puissante, lors de deux journées bascule de 1967. Une rumination de pensées pour être plus exact, sur ce qui a failli, ce qu’elle aurait du faire, un flux incessant comme un soliloque tranchant dans ce monde de taiseux, où les dialogues ne transparaitront jamais, si ce n’est parfois par des « il parle ». Car c’est bien lui, le personnage central et patriarche, paysan appréhendé par un il plutôt que son prénom, dictateur de la vie et des sentiments autour de lui ; la peur dans ses parages, l’ombre d’un bonheur factice lors de ses absences, pour cette mère « séparée de la joie du printemps ».

On saura d’entrée qu’il est là, même s’« Il dort sur un banc », première phrase qui donne le diapason du huis clos dans la première partie, mais on approfondira le personnage en plongeant dans sa psyché quelques années plus tard, le 19 mai 1974, jour d’élection de Giscard. Une rumination là aussi, à base d’insomnie et d’incompréhension pour cet homme capable de reconnaître des qualités à certaines femmes, ou d’avouer ses manquements.

Les pensées du père donnent une profondeur supplémentaire à ce roman sans jugement définitif ni pathos, âpre et immersif, jailli dans une forme d’urgence nous révèle Marie-Hélène Lafon, qui avoue avoir laissé « exploser en plein vol » un projet de nouvelles pour s’y atteler. Elle creuse son écriture dans des terres paysannes du Cantal, une écriture sensuelle et évocatrice, parfois d’un monde heureux d’avant le mariage, où chaque mot pèse dans une sobriété de bon aloi, mais qui présage aussi un forage dans les tréfonds, strate après strate. Le texte qui en résulte est magnétique, tiré au cordeau. En laissant derrière lui quelque mystère il semble tracer ses sillons dans des abimes, comme ceux d’un subconscient à base de violence patriarcale.

« Elle a des mots, maintenant, pas beaucoup, deux ou trois, ça suffit ; depuis toutes ces années elle a trouvé des mots pour se parler à elle, dans sa peau, de ce qui lui arrive, de ce qui est arrivé dès le début, aussitôt après le mariage »

Eric Médous

Titre : Les sources
Auteur : Marie-Hélène LAfon
Editeur : Buchet Chastel
128 pages – 16,50 €
Parution : 05 janvier 2023

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