« L’ancien calendrier d’un amour » d’Andréï Makine : miracle du temps suspendu

Dans son dernier roman, l’auteur aux origines russes Andréï Makine se détache du temps de la guerre pour se souvenir d’un amour de jeunesse, celui de Valdas Bataeff pour une contrebandière à l’époque de l’ancien calendrier julien. Un beau roman de la concision, du mystère et de l’exil.

Andreï Makine
photo Andreï Makine © JF Paga

Quel lieu plus symbolique qu’un cimetière pour se pencher sur les vies anonymes, il n’y aurait qu’à remarquer les sépultures à l’abandon pour mesurer la possibilité de l’oubli. C’est en tout cas dans celui de Nice en surplomb de la méditerranée que le narrateur, à la recherche en 1991 d’un poète russe exilé pendant la révolution, rencontre un vieux monsieur aux effluves de cigare. Ils commencent par évoquer ces russes aux noms à particule francisée sur leurs stèles, attachés à leur noblesse passée « tels des mendiants à leur sébile ».

Le vieil homme se nomme Valdas Bataeff et c’est au récit de sa vie auquel on aura droit, d’abord entre la Crimée et Saint-Pétersbourg durant son adolescence lors des dernières années du tsar, avant que « les décors du monde » ne s’effondrent. Fils d’un avocat remarié à une férue de théâtre, Valdas s’initie à la « grammaire de la séduction » à l’Alizé, la bâtisse mauresque de son père, et surprend « la logique théâtrale de la vie » aux abords des spectacles organisés par sa belle-mère. Mais c’est surtout en opposition à cette opulence, dans les bas-fonds de la ville lors de fugues nocturnes que se construira l’adolescent. Un premier frisson comme un envol lors d’une étreinte fugitive avec Taïa la contrebandière, au milieu des falaises, puis une silhouette qui s’estompe dans la brume, dont « la seule absence semblait pouvoir remplir une très longue vie, sur une autre planète. »

Valdas en vivra pourtant des amours, Kathleen, Zinaida, Sophia et d’autres, pendant la Révolution, la première ou la seconde guerre mondiale, avant son départ pour les cadets ou en exil à Paris avec « le grand livre nocturne » de son taxi. Mais c’est toujours à ce premier frisson que sa mémoire le ramènera. Avant l’indélébile écart au monde, la parenthèse d’amour suspendu sur le tempo de l’ancien calendrier julien, deux semaines de moins que le grégorien, « un nébuleux retard qu’avaient supprimé les hâtifs constructeurs de l’avenir radieux »

« Il se traitait de naïf : pourquoi un romancier aurait-il choisi d’écrire sur un jeune officier éclopé errant le long d’un rivage désert ? Non, les livres exploraient de vastes sujets sociaux, des états d’âme alambiqués ».

Dans une concision de mots qui soufflent leur magie habituelle au gré de sa prose cristalline, Andréï Makine oppose dans ce rapide roman de l’exil russe la traversée fulgurante d’un siècle de cruauté, de guerres, de trahisons, à l’instant fragile d’un amour à l’abri du monde tourmenté, sur le tic-tac symbolique de l’ancien calendrier. Un amour obsessionnel traité avec plus d’importance que le reste, comme si l’essentiel d’une vie, malgré les souffrances, était dans ces moments de répit, ces instants de félicité d’une histoire d’amour. Il ne restera plus au lecteur qu’à se brancher sur le charme de cette histoire pour dérober lui aussi, quelques secondes d’éternité.

Eric Médous

Titre : L’ancien calendrier d’un amour
Auteur : Andréï Makine
Editeur : Grasset
198 pages – 19,50 €
Parution : 11 janvier 2023

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