« Les ombres blanches », de Dominique Fortier : la vie sublimée

Après Les villes de papier, lauréat du Renaudot essai, Dominique Fortier enchaîne sur Emily Dickinson en imaginant ce qui est advenu de son œuvre après sa mort, à travers quatre personnages féminins de son entourage. Un magnifique roman porté par le souffle de la poétesse.

Dominique Fortier
© Carl Lessard

Il y a une sorte de fascination nimbée de mystère voire de fantastique autour des révélations artistiques à titre posthume, que ce soit celles de créatifs exerçant dans le secret de leur vivant, ou d’oeuvres d’artistes déjà connus empêchées par le contexte historique. On pense au trésor laissé par Vivian Maier avec sa ribambelle de films même pas développés, en littérature Kafka ou Anne Franck cités dans ce livre, on pourrait rajouter Fernando Pessoa, Irène Némirovski et sa « Suite française » sorti des ténèbres en 2004. Et puis il y a Émily Dickinson bien sûr. Ça l’est peut-être d’autant plus, fascinant, à une époque de déferlante auto-promotionnelle via les réseaux, quand la révélation se fait contre le gré (ou presque) de l’artiste comme ici.

Emily Dickinson avait demandé à sa sœur cadette Lavinia de détruire ses lettres, mais qu’en est-il de ses poèmes ? Qui décide, quelles synergies se mettent en place pour la révélation d’une oeuvre ? Sûrement des forces vives, ou pas. Recluse dans sa chambre d’Homestead à Amherst les dernières années, Émily Dickinson était « diaphane et évanescente dans son âge mûr », elle devient après sa disparition physique « le plus vivant des fantômes » sous la plume transcendante de Dominique Fortier qui fait appel aux ombres, blanches cela va de soit avec la prédilection d’Emily pour cette couleur, en se demandant qui fait un livre : « Combien de personnes faut-il pour faire un livre ? Combien d’êtres chacune de ces personnes contient-elle à son tour, combien de fantômes ? Et si c’étaient les fantômes qui écrivaient ? Quand aujourd’hui je dis « je », qui est-ce qui parle ? » À moins que ce ne soit l’oeuvre elle-même qui décide. Après avoir brûlé les lettres présentes à Homestead, Lavinia ouvre le coffre en camphrier des poèmes, mais ne réussira pas à les y remettre : « qui a jamais réussi à faire remonter la neige dans les nuages, la lave dans le volcan, les larmes dans les yeux ? ».

C’est bien la vie qui déborde de ce roman, une vie qui peut s’insérer dans les objets comme une trace laissée par Emily, « une sorte de souvenir cristallisé autour du vide ». Elle s’envole de ses poèmes et s’installe peu à peu dans les personnages au quotidien, de Lavinia à Millicent en passant pas Mabel ou Susan, toutes proches d’Emily, décidées pour certaines à se frotter aux contraintes éditoriales pour confier la poésie à un livre. C’est peu dire que les personnages prendront de l’épaisseur, ils semblent parfois habités eux aussi par le souffle de la poétesse. De Susan au « cœur trop grand » à la petite Millicent sur les pas de la poétesse, une galerie féminine et foisonnante, magnifique.

Le sujet de la révélation posthume est passionnant, le livre l’est tout autant, sous la plume délicate et sensuelle de Dominique Fortier. Mais il souffle aussi dans ce roman transcendant un vent de liberté, amenant l’autrice à parler d’elle ou sa relation au sujet, même si la prouesse principale ici semble résider dans l’imprégnation, l’acculturation à l’univers d’Emily Dickinson, omniprésente. Un roman égrené de perles de mots qui est à déguster, car il se finira sûrement trop tôt.

« Ce soir-la, en s’endormant, elle trouve une autre réponse à la question de son père : les poèmes de Mademoiselle Emily non plus n’ont pas d’ombre. Ces poèmes sont des ombres blanches, des textes tissés à même les silences entre les mots, une maison faite de fenêtres. »

Eric Médous

Les ombres blanches
Roman de Dominique Fortier
Editeur : Grasset
256 pages – 20,90 €
Parution : 11 janvier 2023

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