« Roca Pelada » d’Eduardo Fernando Varela : altitude et rires sous ballons d’oxygène

Après la Patagonie pour son premier roman remarqué, l’auteur argentin revisite ici la Cordillère des Andes dans un vis-à-vis frontalier entre deux nations militarisées, et implante le décor toujours décalé et drôle d’une solitude humaine inquiète, le plus souvent hostile.

© Philippe Matsas

Ah le grand air de l’Altiplano à 5000 dans la Cordillère des Andes, avec ses vues limpides sur les Sept Mille, ses cratères et ses geysers, ses apachetas et autres silhouettes de puma. Sauf que pour admirer la carte postale, il faudra repasser. Bienvenue au col de Roca Pelada avec ses casernements, poste-frontière de deux nations en vis-à-vis où ça ne rigole pas entre « ennemis qui peuvent se faire confiance ».

D’un côté la Garde-Frontière avec à sa tête le lieutenant Costa, ses livres, son hamac et ses jumelles, à notre service romanesque « pour surveiller chaque rocher, chaque monticule, et défendre la souveraineté de la patrie » avec son équipe de cavernicoles mâchouilleurs de coca et de mésopotamiens en prise au mal des montagnes, nostalgiques de la malaria. Des tropicaux désorientés sans leur manioc, surtout motivés à ne «pas quitter le lit pour ne pas déprimer encore plus », effrayés qui plus est par le dieu du DéjàVu qui sévit par ici où le temps élastique s’étire en « léthargie cosmique », où les pensées tournent à deux ou trois dans les cerveaux en pénurie d’oxygène.

En face, la Ronde des Confins du lieutenant Eusébio Gaitàn, le camp des vautours ou des carabouffons, avec une équipe mieux organisée en apparence, meilleure au foot en tout cas. Ici le quotidien des voisins se vit dans un no man’s land suspicieux nourri d’invectives aux sentiments refoulés, dans une sorte d’entente cordiale sur un désaccord permanent érigé en principe militaire pour une guéguerre de météorites déplacées, volées ou rebaptisées. Les origines du conflit se sont perdues dans l’histoire floue de deux nations, mais on pourra toujours compter sur la frontière – même mouvante, pour délimiter une bêtise éternelle. Et les dames dans tout ça vous direz-vous ? Il faudra attendre l’annonce du départ de Gaitan, accueillie sans voix par son ennemi de toujours « plus proche de ce qu’est un ami », et le réveil du sergent Quipildor à l’arrivée d’une remplaçante : « Une femme, lieutenant, une femme! s’exclamait Quipildor, qui retrouva peu à peu son calme. Costa pensa à l’arrivée d’une touriste égarée, ou quelque incident semblable. »

Mais si ça ne rigole pas entre voisins il y aura sûrement des rires, du côté du spectateur-lecteur amené à pouffer devant les situations cocasses, absurdes voire délirantes. Après la Patagonie, Eduardo Fernando Varela a pris de la hauteur pour son deuxième roman, en conservant son humour et sa maîtrise pour implanter le décor d’un univers décalé. Un subtil mélange entre dialogues incisifs et réflexions éloquentes, pour une plongée dans un monde où les hommes sont aux prises avec une solitude inquiète et hostile à autrui, où la majesté des paysages suscite anxiété plutôt qu’ataraxie, malgré l’indolence généralisée et le temps qui se confond entre présent, passé et futur. Il agrémente même le décorum d’une portée réflexive sur les sociétés humaines et leurs motivations militaires, où « l’absurde et la logique sont des mots différents pour qualifier la même chose», donnant à sa production une dimension supplémentaire.

«– Ne soyez pas naïf Costa, une nation n’est rien d’autre qu’une multitude de gens qui vivent au même endroit et croient aux mêmes choses. Effacez cette ligne absurde et dessinez-la autrement, horizontalement, verticalement, ou comme ça vous chante, vous aurez toujours une nation de chaque côté et un illusionniste qui trouvera les mots pour le justifier. Ainsi qu’un troupeau de moutons dociles et contents, comme vous. »

Eric Médous

Titre : Roca Pelada
Auteur : Eduardo Fernando Varela
Traduit de l’espagnol (argentine) par François Gaudry
Editeur : Métailié
352 pages – 22,00 €
Parution : 13 janvier 2023

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