cinéma

The Secret life of words de Isabel Coixet

[1.5]

 

 

Sans doute le nom Pedro Almodovar est-il devenu un sésame, ou à tout le moins un gage de qualité. Quand il est crédité à la production d’un film – lequel film arrive précédé d’une flopée de récompenses aux derniers Goya ibériques, l’équivalent de nos César locaux – on se dit que forcément on devrait passer un bon moment, encore plus titillés par un titre abscons, laissant penser qu’il fera la part belle au scénario et aux dialogues.

 

Eh bien, force est de reconnaître que la déception est à la hauteur de l’attente – schéma de plus en plus répandu. Et qu’il faut attendre les deux tiers du dernier opus de Isabel Coixet pour en mettre en pratique la signification littéraire, s’avérant au final pompeuse et vaine. Avant, il aura fallu assister à une mise en place des protagonistes aussi bancale qu’incompréhensible. Hanna est une ouvrière consciencieuse, mais repliée sur elle-même, isolée dans son monde intérieur, ce que son appareillage auditif ne fait qu’appuyer. Ses habitudes alimentaires et hygiéniques sont déconcertantes : toujours le même plat à base de riz et de pommes ; et elle utilise à chaque toilette un nouveau savon. Fortement priée par son supérieur de prendre quelques semaines de congés, Hanna se retrouve embauchée comme infirmière sur une plate-forme pétrolière, où vient de se produire un accident. Elle est affectée au chevet de Josef, momentanément aveugle et grièvement brûlé. Entre ces deux êtres ébranlés par la vie, une étrange intimité se crée, faite de secrets, de vérités et de mensonges, d’humour et de souffrance. Le rapprochement inattendu permet la confession, la libération rédemptrice de la parole. On a déjà fait plus léger comme sujet, d’autant plus que Hanna a connu des moments extrêmement douloureux au regard desquels le parcours de Josef pourtant guère linéaire s’inscrit en-deçà de celui de son infirmière temporaire.

 

On voit très vite les intentions de la réalisatrice : placer dans un univers clos et artificiel, construit de toutes pièces par la main de l’homme, deux êtres qui n’auraient jamais dû se croiser. Chacun est à sa manière diminué : Hanna peut très bien en ne branchant pas son appareil ne rien entendre du monde qui l’entoure et Josef est incapable de voir pendant deux semaines. Ce qui du coup exacerbe les sensations tactiles et la nécessité du langage. Avant que les mots ne giclent dans un flot libérateur, Isabel Coixet aura épuisé toutes les ressources offertes par la plate-forme : son étrangeté et son isolement, mais également les quelques hommes qui y sont restés : du cuisinier expérimentateur des recettes du monde et des musiques idoines à l’océanographe chargé de compter le nombre des vagues, en passant par deux ouvriers en train de trouver l’amour. Autant de digressions qui déroutent de l’axe principal.

Dans son désir de bien faire et de traiter avec dignité et sans excès de pathos la douleur légitime et secrète de Hanna, la cinéaste de Ma vie sans moi ne fait pas dans la demi-mesure. Ici tout est surligné et apprêté, réduisant à néant l’espace d’interprétation et de suggestion du spectateur qui assiste jusqu’à la lie à l’explication. Si encore le film avait pu nous faire cadeau des dernières dix minutes qui finissent de clôturer et de baliser le terrain déjà pas mal débroussaillé.

Enfin, on ne s’appesantira pas plus que nécessaire sur le jeu peu nuancé de Tim Robbins ni sur celui guère plus convaincant de Sarah Polley, trop répétitif, oscillant entre moues maussades et sourires passagers. Quant à l’enrobage musical, qui donne lieu à des scènes flirtant outrageusement avec le clip, c’est l’overdose.

 

Décidément, le cinéma espagnol convainc davantage dans ses comédies débridées et alertes que dans ses drames lourds et indigestes, dont après l’insupportable Mar Adentro, The Secret life of words est aujourd’hui le dernier avatar.

 

Patrick Braganti

 

Drame espagnol – 1 h 52 – Sortie le 19 Avril 2006

Avec Sarah Polley, Tim Robbins, Javier Camara