cinéma

Pour un seul de mes deux yeux de Avi Mograbi

[4.0]

 

 

Documentariste, homme de gauche, l’Israélien Avi Mograbi bientôt cinquante ans a la réputation justifiée et entretenue d’un franc tireur, ne faisant pas dans la dentelle ni dans le politiquement correct, aimant prendre ses spectateurs à rebrousse-poil.

Son neuvième film qui bénéficie d’une diffusion plus large n’échappe pas à la règle, même si Mograbi fait ici preuve d’une discrétion inhabituelle. Alors qu’il s’est par le passé largement mis en scène, il n’apparaît dans Pour un seul de mes deux yeux qu’au cours de conversations téléphoniques avec un correspondant et ami palestinien. Une fois encore, le réalisateur s’interroge sur le conflit israélo-palestinien sans apporter de réponses définitives à ses [nos] questionnements.

 

La particularité du film est de multiplier les supports filmiques et de mettre en perspective l’Histoire ancienne avec les événements actuels dans l’objectif de prouver la répétition tragique et inéluctable des processus de domination et d’humiliation, générateurs des comportements kamikazes quand la mort devient préférable à la soumission. Ce que souligne donc la convocation des deux mythes de Samson et de Massada que le film rappelle dans sa première partie de manière brouillonne et confuse, semant désarroi et léger agacement chez le spectateur néophyte ; d’autant plus que Mograbi ne s’embarrasse pas trop à travailler la forme : caméra sauteuse et constamment mouvante qui scrute et harcèle les soldats israéliens ad nauseam. D’abord très déroutant, Pour un seul de mes deux yeux, sitôt acquis les mécanismes historiques, devient plus clair et franchement passionnant. Sans justifier la violence, le documentariste montre bien en quoi l’humiliation subie et ressentie est à l’origine d’actes fous et désespérés, commis par des hommes sans espoir. Il faut voir cette ambulance bloquée à un check-point (décor tristement habituel du cinéma israélien comme c’était déjà le cas dans Intervention divine) par des soldats refusant à la personne malade l’accompagnement de sa famille. Il faut entendre ce groupe de musiciens poing levé prêchant la violence contre les Palestiniens dans une sinistre répétition du comportement aryen d’il y a soixante ans ; comme si on était d’autant plus apte à faire subir à l’autre ce qu’on a subi soi-même ; comme si aucun enseignement ne pouvait être tiré du passé et des spasmes douloureux de l’Histoire, même récente.

 

Pendant la majeure partie du film, Mograbi confortablement installé dans son bureau converse à bâtons rompus avec son ami palestinien, rappelant les vertus du dialogue tout en manipulant un humour féroce et cynique. Tout bascule dans la dernière scène où le réalisateur perd son calme apparent face à quelques soldats qui refusent de laisser passer des enfants coincés depuis des heures derrière une porte grillagée. Dérisoire pouvoir de jeunes militaires convaincus de leur bon droit que Mograbi insulte copieusement. En totale rupture avec le reste du film, ces ultimes images, outre la mise en danger et l’implication physique du réalisateur qu’elles suscitent, pose aussi la question de la place même de l’auteur : doit-il être simple observateur et rendre compte objectivement d’une situation ou est-il confronté à l’obligation morale de choisir sa place ? En répondant par la positive à la seconde alternative, Avi Mograbi ne se contente pas de réaliser un film percutant et dérangeant. Soudain il lui insuffle un humanisme absolument bouleversant tout en rendant caduc tout artifice fictionnel, qui jusqu’alors faisait partie intégrante de son œuvre. Dégagé de toute ironie malvenue et construit à partir de la seule matière documentaire, Pour un seul de mes deux yeux, film malaisé et grinçant, pamphlétaire et féroce, nous laisse peu d’espoirs sur la résolution du conflit moyen-oriental.

 

Patrick Braganti

 

Film Israélien – 1 h 40 – Sortie le 30 Novembre 2005

Avec Avi Mograbi

 

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