roman

Philippe Comar - Les dunes d'Ambleteuse    

Arléa/coll. 1er mille - 2004

 

 

 

    En préambule de ce livre, il est conseillé au lecteur « d’occuper la place du corps de l’auteur, autrement dit ici, être allongé ». Il serait tentant d’ajouter à cette mise en garde étonnante un conseil plus pragmatique : ne rien lire sur ce livre, ne pas se reporter à la quatrième de couv. Et rendre du coup cette chronique nulle et non avenue. Tant pis.

Exercice donc périlleux de rendre compte de ce récit d’un peu plus de deux cents pages, qui tient à la fois d’un roman à suspense et de l’ analyse approfondie d’ un personnage et de son époque.

 

    Si le héros est alité durant la majeure partie du livre, c’est parce qu’il a subi un drôle d’accident une nuit de veille ou d’espionnage sur une plage près de Boulogne. Car notre loustic est un scientifique peu enclin aux expériences confinées à un laboratoire sombre et vétuste : le Muséum d’Histoire naturelle son employeur. Lui, son terrain de prédilection ce sont justement les dunes d’ Ambleteuse où, en compagnie de sa femme Lucie et de son chien Darwin, il a élu domicile dans une bicoque au confort rudimentaire afin d’observer les comportements notamment amoureux des lapins, dont il fait un élevage organisé. Cela s’appelle la cuniculiculture. La curiosité et une indépendance d’esprit farouchement revendiquées vont le conduire dans cette chambre d’ hôpital…mais halte, tâchons de respecter les lignes ci-dessus et laissons nous le plaisir de la découverte.

 

    Outre la mise en scène d’une intrigue dévoilée progressivement selon la résurgence de la mémoire de notre observateur de garennes, le livre de Philippe Comar est avant tout le portrait réussi d’un personnage formidable de roman. Quelle joie à partager l’existence d’un homme libre, qui a accepté de sacrifier un confort domestique et bourgeois à l’exercice exclusif de sa passion ! Nullement aigri ou misanthrope – la meilleure preuve en est l’amour indéfectible porté à sa moitié, sinon l’amitié offerte à des collègues pour le moins originaux – il n’en égratigne pas moins la société actuelle : celle de la rentabilité, du profit et de la consommation. Mais cela est d’autant plus percutant et porteur que l’auteur applique cette dénonciation pleine d’énergie et d’humour aux domaines de la science, celle qui va des laboratoires aux hôpitaux. A travers cette aventure douloureuse qui ébranle ses convictions et sa vue du monde, notre héros réfléchit certes à l’état d’un monde délétère à bout de souffle, mais aussi à sa propre trajectoire. Une mise au point d’un homme temporairement couché trop désireux de redevenir un homme debout.

 

    C’est follement jubilatoire et revigorant. Parce que Philippe Comar, par ailleurs professeur de morphologie à l’école des Beaux-Arts de Paris, fait preuve d’une imagination débordante, nous entraînant aux confluences de l’irréel et du fantastique. Grâce à une écriture complètement maîtrisée, truffée de notes d’humour souvent noir ou décalé, enjolivée par un vocabulaire riche et inusuel, Les dunes d’Ambleteuse est un roman vif et intelligent, spirituel et emballant, révélant un personnage atypique et attachant. Sont ici réunis tous les ingrédients d’un bonheur garanti à la lecture, quelle que soit la position choisie d’ailleurs...

 

Patrick