roman

Dominique Fourcade - Sans lasso ni flash - En laisse - Eponges modèle 2003

Éditions P.O.L

[3.5]

 

 

    Dans son hystérie destructrice, le XXème siècle n’aura pas réussi à éliminer l’une de ses visées pourtant majeures, la plus fondamentale peut-être : la poésie. On doit aux avant-gardes des années 60 et 70, et jusqu’à aujourd’hui (voir le travail par exemple d’Olivier Cadiot) d’avoir su insuffler le germe du renouveau dans le corps de la bête malade. Rimbaud l’illuminateur (aux références directes ici) fermait – en même temps que le XIXème siècle - la longue parenthèse de la poésie en vers, ouvrait aux siècles à venir le champs immense de la prose poétique (« et quand on scande, on se rend immédiatement compte qu’on ne devrait pas scander » écrit Dominique Fourcade). Le dérèglement de tous les sens, cette prédisposition de l’esprit inhérente à l’exercice de la poésie, implique de l’inventeur qu’il avance à l’aveugle, sans autre certitude qu’une foi en son instinct.

 

    C’est bien cette voie que semble avoir résolument choisi Dominique Fourcade. Tranchant dans la facilité générale, il offre en trois livres un bloc hermétique et vivant, tâtonnant, réfracté, reprenant au fond un seul et même motif – celui d’une quête sans fin de l’écriture. « Je n’ai jamais écrit une ligne sur aucun sujet autre que le sujet d’écrire », dit-il au hasard d’un lacet de sans lasso et sans flash, œuvre au cœur de ce triptyque sans forme, où le centre de gravité oscille et se déplace sans cesse selon la position de la voix, celle du lecteur. Ecriture rose, tableau de Simon Hantaï (1958-1959), sert de base au déchiffrement engagé par l’auteur, qui s’y colle, tente après plusieurs décennies d’hésitations, reports et évitements, d’en approcher un début de vérité. De là, un dialogue de la toile vers le livre, de la pensée de la toile, en son sujet principalement religieux (ou fin du religieux), à celle du livre. Ces phrases, qu’il écrit au sujet d’Hantaï – « Il amalgame l’histoire de la religion et l’histoire de la peinture, place sur le même plan la croix, le fond d’or, le dripping, les agglutinations, joue de la distance qu’impose l’étoile et de la proximité qu’implique l’encre pour une merveille de push-pull dans l’immensité, et tout ce drame est traversé et irrigué et stabilisé par l’écriture » - sont applicables (à appliquer sans réserves) à son propre travail, ce sans lasso et sans flash dont on peut imaginer qu’il sera un jour la matière d’un travail du même ordre.

 

    Travail de la poésie : pénétrer les arcanes d’un certaine vérité de la vie, œuvre d’art ou cliché photographique comme celui de cette soldate américaine tenant, en octobre 2003, un prisonnier américain en laisse. « La torture exige désormais sa photo, image où elle culmine, et c’est en la prenant qu’elle s’éclate et s’envoie en l’air » écrit Dominique Fourcade dans en laisse ; sa pensée pelleteuse a découvert ce fait fondamental de l’abjection : le flash du photographe (non informatif). Il ne s’agit pas pour lui de justifier, de condamner ni de pardonner, mais de fouiller simplement la matière de cette image et de voir s’opérer, vite, à travers la tentative d’épuisement du sujet, une sorte d’inversion des rôles. Prolongeant Dante, il peut dire à son tour : «je suis né en laisse et je l’a toujours su », devenir la laisse elle-même, le chien et son bourreau, fendre la simplicité d’abord d’une confusion des identités, des genres, des pronoms personnels.

 

    Ecrire, donc, après des évènements, sur des évènements, autour d’évènements, faits indélébiles d’un siècle criminel (et de son successeur (mal) entamé un 11 septembre) dont il situe la marque du côté du « viol du féminin par le masculin ». Les données neuves imposent une modification de l’organisation de la syntaxe, de la page elle-même (dont le rôle essentiel est trop souvent ignoré), d’inventer une structure ad hoc. Son programme (« On s’en tiendra à la capacité de sommation spatiale d’une éponge ») résume son ambition. Tant d’exigence dans une époque zappeuse se doit d’être soulignée, vantée, encouragée. Car c’est bien par la torsion du langage que la vase souterraine de l’humain consent à se laisser sentir. L’horreur, l’effroi. La force qu’il faut pour s’y plonger ne fait pas défaut ici. On lira ces livres à petites doses, y revenant, s’y arrêtant, psalmodiant à voix haute une prose dont la complexité, bien au contraire, ne doit pas effrayer.

 

Christophe Malléjac

 

Date de parution : juin 2005

 

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