roman

David Treuer - comme un frère    

10/18 - 306 p, 8.50€ - 2004

 

 

 

     David Treuer et Rick Moody ont deux choses en commun. D’abord, ce sont deux jeunes auteurs américains qui renouvellent avec talent la grande littérature d’outre-Atlantique, celle des grands espaces et des personnages forts. Ensuite ils sont tout deux obsédés et habités par la question indienne. On a déjà vu comment cela impactait le dernier roman de Moody.

 

    Aujourd’hui il faut profiter de l’édition en poche chez 10-18 du second livre de David Treuer pour (re)découvrir un auteur à qui les qualificatifs de gigantesque et d’indispensable, certes galvaudés, vont comme un gant. Si Little fut une mise en bouche appétissante et prometteuse, Comme un frère constitue un plat de consistance roboratif.

Toujours hanté par le sort réservé à la communauté indienne dont Treuer est issu lui-même, de l’éradication à l’exode, Comme un frère gravite autour du personnage de Simon, un jeune indien que l’on découvre à sa sortie de prison après une peine de dix ans consécutive à l’assassinat de son petit frère Lester.

Les trois cents et quelques pages du roman proposent des aller-retour permanents entre passé et présent, retraçant la vie de la famille de Simon et échafaudant des pistes et des réflexions sur ses raisons d’agir (et d’avoir commis ce crime apparemment inexpliqué).

Sans doute Simon a t-il été marqué par la mort prématurée de Jacob son père en pleine forêt alors que tous deux étaient en train de couper des arbres. Une première culpabilité qu’il ne va pas cesser de traîner derrière lui, d’abord dans la réserve au Nord puis à Minneapolis où sa mère Betty accompagnée de ses quatre enfants déménage. De celle qui forge et conditionne un destin en marche.

Dans cette ville en pleine démolition et reconstruction, Simon déserte les bancs de l’école pour se lancer à l’assaut des échafaudages qui accompagnent l’érection des gratte-ciel. Alors que la famille se délite et peine à trouver ses marques, Lester fait la connaissance de Vera, une adolescente blanche.

 

    Virtuose dans l’écriture millimétrique et précise, David Treuer est également à l’aise dans des scènes d’actions comme dans l’étude de ses personnages et de leurs caractères. Fin connaisseur de la nature et de ceux qui la peuplent, Treuer sait évoquer à la perfection des instants de braconnage auprès des fleuves, des escapades nocturnes  ou la cache-poursuite de Simon à travers des forêts immenses. Ces chapitres-là sont de véritables morceaux de bravoure, qui emmènent le lecteur très loin, qui mêlent adroitement suspense et poésie dans une union fusionnelle et excitante.

Mais le roman n’est pas qu’une accumulation narrative, aussi maîtrisée soit-elle. C’est aussi une formidable approche de la nature humaine et de ses contradictions. La culpabilité, le besoin de rédemption et de réconciliation qui va avec planent tout au long de ce livre magnifique et lyrique, jamais pompeux ni bêtement grandiloquent.

Employant les temps du passé et du présent au cours d’un même paragraphe, David Treuer nous emporte là où il veut bien et fait régner un climat oppressant et resserré qui laisse présager le pire. Les clefs du drame initial qui nous permettraient d’ouvrir quelques portes ne nous seront livrées que tard, obligeant à une lecture haletante qui ne supporte ni haltes ni reports.

A travers des personnages tourmentés et en perdition, Treuer confesse aussi ses états d’âme sur un pays déjà en perte de valeurs (et pourtant l’action se situe quelque vingt années en arrière). Mais Comme un frère est aussi une parabole superbe sur la condition humaine avec en filigrane le questionnement suprême de la place imprimée puis laissée par chacun de nous.

 

    Absolument parfait aussi bien par la forme et le par le fond, Comme un frère est un livre dévastateur car, au-delà de la rencontre d’un écrivain génial, il renvoie chaque lecteur à sa propre vie et ses propres interrogations.

 

Patrick Braganti

 

Date de publication : 16/9/2004 (version poche)

parution initiale en 2002 chez Albin Michel

 

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