roman

Jean-Louis Costes - Grand Père

Éditions fayard - 322p, 18€

1.0]

 

 

Dans ce genre de cas, on préfère d’ordinaire opposer un silence poli : ce livre existe (en tant qu’objet seulement), disons que je n’ai rien vu. Une façon comme une autre de ne pas enfoncer le clou dans du bois déjà mort, dont le seul destin est une disparition programmée sur le temps. Du fatras de livres sortant rutilants chaque saison des imprimeries de France, combien de déceptions, de projets avortés, d’ambitions contrariées ? Car ce qui singularise l’activité (à la fois physique et contemplative) de la lecture tient à sa capacité à susciter du désir. Contrepartie lourde : l’entretien quasi permanent d’un grand champs de frustrations. Mauvais travail éditorial ou médiocre qualité des plumes publiées ? Un peu des deux sans doute. Beaucoup beaucoup, pour ce qui est de ce Grand Père, d’un Costes sans souffle et mort à la littérature.

 

La responsabilité de Fayard dans ce deuil avéré (l’éditeur, sous couvert de Raphaël ‘Houellebecq’ Sorin) n’est pas douteuse. Son argument de vente – « Grand Père est l’histoire d’un homme plongé dans la barbarie, mais racontée avec une force d’évocation et une drôlerie décapante qui sauvent du désespoir. On pense à du Mac Orlan secoué, du Cendrars explosé, du Céline ivre. Poisseux de sang, débordant de violence, sans aucun répit » - laisse songeur quant au minimum de culture littéraire et de lucidité tout court attendu de la maison parisienne. Livre provocation, diarrhée verbale en toc, Grand Père reste en permanence au seuil triste du récit qu’il envisage. Des litres de sang, de sperme, des corps découpés, des viols, des saccages, de la haine : il s’agirait en somme de dire une certaine vérité, de se montrer intransigeant (donc désespéré) sur la nature humaine (et la sienne propre). Pour qui veut suivre, rien n’adhère. Et si Costes écrit véritablement à l’oreille (ce qu’il prétend dans des interviews complaisantes), la sienne est particulièrement désaccordée. Exemple ? « Merde ! Le sous-préfet va être furieux . Les psychopathes du bagne ont encore niqué les gardiens. Faut envoyer l’armée, bombarder, gazer. Ca va coûter un fric fou ! ça va la foutre mal sur le rapport de fin d’année.»

 

Mais la raison d’être d’un tel objet se laisse deviner en quatrième de couverture : « Figure de l’Underground, Jean-Louis Costes est connu pour ses opéras pornos-sociaux, des performances crues et violentes qui ne respectent aucun tabou. Sans rien renier de sa rage, il fait une entrée fracassante dans la littérature avec ce roman peut-être en partie autobiographique ». Fayard se révèle ainsi un éditeur qui ne pense pas les textes d’abord – qu’importe leur auteur – mais qui travaille le coup médiatique seulement, dans un but évident de rentabilité financière. Qu’importe le flacon pourvu qu’on vende. Cette hypothèse – la plus favorable : nous jetterons un voile pudique sur l’incapacité de Fayard à saisir l’âme de la littérature – est bien dans la marche logique du monde contemporain. Du médiocre Beigbeder au grotesque Costes, une longue chaîne d’intérêts partagés se nourrit sur le dos du lecteur. C’est en réaction à cette tyrannie intéressée qu’il fallait écrire cette (médiocre, effet de mimétisme) chronique ; pour dire une bonne fois pour toutes des évidences masquées par la critique complaisante (et pour cause).           

 

Christophe Malléjac

 

Date de publication : 15 février 2006

       

 

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