roman

Jean-Marie Hordé - La mort de l’âme     1/2

Les Solitaires Intempestifs – 2003

 

 

 

    Parfois, un livre, un film ou toute autre œuvre nécessitent un effort particulier, une approche plus attentionnée et généralement si cet effort apparent est consenti, la récompense est immédiate sans parler des effets durables. C’est à coup sûr à cette catégorie que l’essai philosophique de Jean-Marie Hordé, par ailleurs directeur pertinent du Théâtre de la Bastille, appartient. De plus, lorsque les idées défendues souvent à contre-courant d’une pensée actuelle monobloc et peu profonde rejoignent celles que nous revendiquons certes plus modestement à l’intérieur de ce site, alors nous devons rendre compte de cet ouvrage pas facile, parfois un peu abscons, peut-être un peu avare en exemples, mais indispensable et salutaire.

 

    L’idée maîtresse du livre est le constat de la disparition progressive de ce qui constitue l’âme de chaque être, soit en fait la réduction des écarts qui doivent séparer et donc désigner chaque individu et qui rendent possibles son épanouissement et la détermination de sa personnalité. C’est la notion de l’être séparé qui doit se construire de l’extérieur vers l’intérieur, non pas dans une représentation tautologique de son Moi, mais dans l’imprégnation continuelle de l’environnement dans son ensemble. Selon l’auteur, cet effacement progressif est la conséquence de la massification et de la marchandisation qui transforme l’homme en consommateur, y compris de la culture. Consommateur replié sur lui aux besoins sans cesse nouveaux et créés, mais identiques et formatés, donc tuant l’ Autre (la théorie de Finkielkraut sur l’utilisation en public du portable qui tue sa propre intimité et nie celle de l’autre).

Redéfinissant sous un jour philosophique les notions d’admiration, d’élégance, de respect et du goût, l’auteur dresse un tableau sombre de notre société contemporaine, engagée sur la plus mauvaise des routes qui ignore la distinction en ne parlant que de proximités. Ce qui engendre une génération composée de Narcisse répétés à l’infini, inventant d’une part le pire des clonages : l’intellectuel et d’autre part l’extension de relations fondées sur le système du « pareil au même », tuant la singularité au profit de la globalité.

 

    A travers son raisonnement, Jean-Marie Hordé en profite pour tordre le coup à certaines idées reçues en dénonçant avec une argumentation solide et étayée la teneur des discours actuels. Il tente aussi de resituer la place de l’art, perçu comme sélection qui appelle un regard. Il utilise enfin son expérience d’homme de théâtre pour le décortiquer en tant qu’art du passage, où le meilleur acteur est celui qui disparaît derrière l’œuvre dans un entrelacement subtil de présence et d’absence. Art sans cesse recommencé, telle l’existence d’une démocratie ; qui ne va pas d’échec en réussite, mais d’échec en échec moins raté.

 

    Livre de résistance, d’alerte pessimiste et sombre sur une société régie par la communication et le consumérisme, La mort de l’âme, publié aux Solitaires Intempestifs, petite maison bisontine au nom prédestiné, mérite largement l’effort d’une lecture, effort que l’auteur ne saurait trop nous conseiller, je pense. Car je suis persuadé que cet essai brillant et roboratif ne peut conduire qu’à des questionnements et des réflexions, et donc à la construction de son Moi séparé et singulier. A inscrire très vite sur sa liste de livres à découvrir...

 

Patrick

 

Les Solitaires Intempestifs

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25000 Besançon

 

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