roman

Lidia Jorge - Le vent qui siffle dans les grues   

Matailié - 2004

 

 

 

     Ce qui fait le plus défaut à Milène, héroïne centripète et légèrement déficiente mentale du dernier livre de l’auteur portugais Lidia Jorge, ce sont les mots et la capacité à dire et à raconter. Raconter notamment à ses oncles et tantes la mort soudaine et étrange de la grand-mère Régina alors que ceux-ci étaient tous à l’autre bout du monde laissant le destin de leur mère entre les mains de l’innocente Milène.

 

    Ce qui ne manque pas à ce sixième livre d’un auteur phare de la littérature lusitanienne justement récompensé du grand prix de l’Association portugaise des écrivains, ce sont les mots précis et fouillés, composant un style grandiose qui a beaucoup à voir avec l’idée de ressassement. L’auteur revient régulièrement sur ce qu’elle a écrit quelques pages auparavant, l’enrichissant, le reformulant, faisant progresser l’intrigue lentement, délivrant des bribes, des éclaircissements, ce qui rend la lecture palpitante, comme la dégustation d’un mets raffiné qu’il ne faudrait surtout pas engloutir en quelques minutes.

Plane donc en permanence cette notion d’un plaisir progressif, d’un voyage passionnant vers un grand bonheur comme seule la rencontre fusionnelle avec un livre en procure.

 

    En plein mois d’août, pas loin de l’océan, dans une région desséchée et sauvage, Milène, orpheline de père et mère, recueillie par sa grand-mère, tente de retracer les dernières heures de celle-ci, échappée par magie d’une ambulance, parcourant plus de deux kilomètres pour venir mourir devant la porte d’une vieille usine. Laquelle existe depuis presque un siècle, appartient à la famille Leandro, les ancêtres de Régina et Milène, devint ces dernières années la résidence d’une famille cap-verdienne : les Mata qui hébergent durant quelques jours la fugitive et perdue Milène.

Deux clans que tout oppose. D’une part, les Leandro riches et influents rejetons d’une grande lignée locale dont l’usine, ancienne conserverie de poissons, aujourd’hui louée, peut-être vendue demain, reste le fleuron, marque d’une grandeur révolue. D’autre part, la tribu des Mata également réunie sous l’autorité d’une grand-mère sèche et visionnaire Ana, relayée par le trio formé par ses filles, dont l’énergique et volontaire Félicia, qui veut croire en des jours meilleurs depuis qu’un de ses fils Janina démarre une carrière prometteuse dans la chanson, amplifiée par le biais de la télévision.

C’est évidemment la lente et inadaptée Milène qui va être le trait d’union entre ces deux familles en tombant amoureuse d’un des autres fils de Félicia : Antonino. Un rapprochement que les oncles et tantes de Milène, très préoccupés de l’héritage de la grand-mère, concentrés sur leur carrière professionnelle ou politique, voient d’un sale œil.

 

    Le roman respecte un rythme lent, celui de la découverte progressive et parfois chaotique de Milène. Ainsi il multiplie les allers et retours, use de la répétition, du recommencement sans que les mêmes mots, les mêmes tournures soient jamais employés. Il y a ici une richesse époustouflante de style, une écriture particulièrement fouillée et insinuante, faite de mille détails, de petits riens nullement insignifiants, mis au service d’une galerie de personnages complexes, mus par des sentiments contradictoires, pas toujours très nobles.

Car à travers l’histoire de ces deux familles que le destin ironique réunit, l’auteur de La couverture du soldat, ancienne enseignante que son séjour en Angola et au Mozambique a tant marqué qu’il imprègne ses premiers ouvrages, continue à explorer le tréfonds de l’âme humaine et de ses tourments.

 

    Hantée par son propre passé et le poids de l’histoire portugaise entachée des années de dictature salazariste, Lidia Jorge confirme un formidable talent d’imagination et d’écriture, ainsi qu’une connaissance certaine des êtres humains, notamment des femmes toujours au premier rang de ses romans.

Qualifiant elle-même l’écriture comme « une des figures majeures du désir », cette petite femme blonde devenue en quelques années un des auteurs les plus reconnus de Lisbonne livre ici un roman sensuel et envoûtant, à découvrir d’urgence.

 

Patrick