roman

Milan Kundera - L'ignorance    

Folio  - 236p, 5.30€ - 2005

 

    

    Difficile, sinon présomptueux, d’essayer de parler d’un roman de Milan Kundera quand on sait le degré d’exigence et la méticulosité qu’il apporte à chacun de ses livres. Ce sont de véritables meccanos, des mécanismes complexes et cependant fluides, à la lecture rapide.

 

    Ecrit en français, comme ses œuvres récentes, L’ignorance n’échappe pas à la règle : constitué de 53 courts chapitres étalés sur 220 pages, il alterne plusieurs récits s’enchevêtrant progressivement. La langue reste dépouillée, directe. Et comme par magie, il suffit de quelques pages pour que l’alchimie opère. L’histoire aspire, emporte, tire et laisse au bout du compte une étrange sensation, légèrement comateuse, où l’espoir côtoie toute la tristesse du monde.

 

    Le premier réflexe, après coup, est d’extirper de ces pages un simple récit sur l’émigration. Celles d’Irena et Joseph, installés en France et au Danemark après l’invasion de Prague par l’armée soviétique en 1968. Incompris dans leurs pays d’accueil comme dans ceux qu’ils ont quitté, ils errent, en somme, comme des âmes apatrides condamnés à la solitude et l’égarement d’une langue qui –quel que soit le lieu où ils se trouvent- leur reste propre, unique. Mais émigration qu’il faut aussi entendre dans un sens large, car le roman n’offre à observer que des âmes errantes ayant à un moment donné atteint –tel Ulysse cité dès le début du livre- un rivage inconnu, brisant ainsi le lien les rattachant à leur terre d’origine. Au retour, ils sont absolument étrangers.

 

    La lecture de L’ignorance ne peut cependant se réduire à la seule dimension d’une pensée sur l’émigration. Car ce qui compte pour Kundera, ce n’est pas tant de dévoiler la grande solitude de l’être humain, émigré par exemple, qu’interroger les voies de salut encore potentiellement explorables. Y a-t-il une possibilité de communication véritable (loin de la propagande capitaliste étalée dans le Prague des touristes) entre les êtres, qui les sortirait de leur douloureux état de grande solitude ?

Eh bien, seul l’amour, semble répondre Kundera, paraît en mesure d’insuffler à nouveau la vie dans des corps déjà morts, gagnés par une lassitude résignée (que le trop-plein d’activité lui-même, c’est le cas de Gustaf, tente de masquer). Tous les personnages du roman se positionnent en effet vis-à-vis de l’amour, qu’ils en portent les stigmates, l’espèrent en secret ou se persuadent de le vivre au quotidien.

Mais ils ne vivent pas la même histoire. Chacun d’entre eux enfermé dans un temps bien à lui croise parfois celle d’un autre et son temps à lui, qui ralentit ou accélère, si bien que les temps se confondent dans un semblant de présent où le futur et le passé viennent brouiller les cartes. Alors tout se délite.

 

    L’amour dans de telles conditions, n’aura sa place qu’au prix d’une libération personnelle, d’un relâchement de la surveillance obstinée de la mémoire et de sa projection dans l’avenir. Ils le disent tous : « Avec moi,  tu es libre » ; « Je suis un homme absolument libre » ; « Elle sent un désir monter dans son corps, l’indomptable désir d’avoir un amant. Non pas pour rapiécer sa vie telle qu’elle est. Mais pour la bouleverser de fond en comble. Pour avoir enfin son propre destin » ; « L’avenir ne l’intéressait pas ; elle désirait l’éternité ; l’éternité, c’est le temps qui s’est arrêté, qui s’est immobilisé ; l’avenir rend l’éternité impossible ; elle désirait annihiler l’avenir ».

Une obligation de présent permanent, sans entrave, comme ultime issue où l’acte, lesté de toute pesanteur, permet la coïncidence des corps et des êtres.

 

Christophe Malléjac

 

Date de première parution : avril 2003 aux éditions Gallimard

 

> Réagir sur le forum Livres