roman

Eric Chevilard - scalps 

Fata Morgana - 2004

 

 

    

    Le nouveau livre d’Eric Chevillard possède la pureté et le tranchant du diamant. Pureté de l’écriture, tranchant du propos. Un bijou, donc, mais sans ruban rose autour.

Scalps est un recueil efficace et mordant de sept textes brefs, qui claquent comme autant de coups de fouet, qui attrapent au lasso des personnages croqués sur le vif… et que l’auteur laisse d’ailleurs plus morts que vivants. Pourtant, pas d’Indien ni de cow-boy dans Scalps, mais des mots comme des trophées, qui exécutent véritablement, qui cernent chacun des protagonistes d’un œil acéré comme un scalpel, justement.

 

    Les nouvelles qui composent ce drôle de western sont autant de mises à mort des travers de notre société incarnés par des êtres décrits avec précision et férocité, avec drôlerie et stupéfaction. Spectateur de la connerie humaine rencontrée ici et là, l’écrivain oscille entre moquerie et perplexité profonde, entre rire incontrôlé et sidération.

Un nommé Faldoni, montagne de suffisance et de bêtise ; un homme dont la fierté terrifiante est d’avoir, enfant, passé son temps à jeter des taupes dans le jardin de son voisin, un certain Samuel Beckett ; un vieil écrivain qui dédicace son dernier livre dans une librairie, à des lecteurs aussi confits que lui ; un professeur qui confond deux de ses élèves et appellent toujours l’une du nom de l’autre, comme des enfants interchangeables, jusqu’au décès de l’une d’entre elle… Autant de cibles pour Eric Chevillard, autant de victimes. L’auteur observe cette humanité dérisoire comme caméra à l’épaule, tourne autour de chacun et le détaille avec une drôlerie irrésistible et une cruauté jubilatoire.

Rien ni personne n’échappe à son objectif insistant, il vire comme un rapace autour de sa proie avant de fondre sur elle toutes griffes dehors, ironie cinglante au bec. Avec un sens aigu de la description assassine, autant que de la formule qui, en deux mots, donne le coup de grâce final, Chevillard écrit ici une charge incisive contre ces êtres qu’on a tous croisés un jour ou l’autre, et dont la stupidité crasse autant que l’aplomb font rire nerveusement…

Consumérisme à tout crin, besoin suspect de régression, individualisme béat, autant de tares sociétales passées au crible des mots. Mais façon Chevillard : le propos, si juste, n’est jamais moralisateur, supérieur ou amer.

 

    Pour preuve, la lecture de Scalps se clôt sur la nouvelle titrée « une rencontre », qui débute ainsi : « Comme il est niais, le visage qui n’a jamais rencontré le poing ! ». Et la dernière phrase en est : « Un jour, j’ai eu cette chance, moi qui vous parle. Au détour d’une rue, mon visage a rencontré le poing. »… Fier, scalps à la ceinture, on rentre finalement chez soi le visage amoché : on est sans doute toujours le con de quelqu’un. Et c’est ainsi que Chevillard est grand.

 

Christelle