roman

Christine Montalbetti - Western    

Éditions POL  - 212p, 17.50€ - 2005

 

 

 

    On se souvient de la séquence d’ouverture du chef d’œuvre de Sergio Leone (« Il était une fois dans l’ouest »), ces dix longues minutes où quatre hommes attendaient dans une gare de rase far-west. Aucune action, sinon justement le son entêtant d’une girouette rouillée, le vol d’une mouche troublant la sieste, le goutte-à-goutte d’une légère fuite d’eau.

De Leone, inventeur et ultime bâtisseur de ce que par commodité on appela « western spaghetti », Serge Daney écrivait en 1969 : « La force des films de Leone est d’exténuer la rhétorique habituelle du western de faire de la surenchère l’équivalent d’une négation ». Le western venait alors –l’avenir l’a confirmé- d’atteindre sa limite, celle au-delà de laquelle il devenait impensable de s’aventurer, sauf à verser (ce que l’économie du cinéma n’autorise pas) dans des expériences auteurisantes.

 

    C’était sans compter sur Christine Montalbetti et, donc, sur la littérature. Car telle une cow-girl faisant irruption dans le saloon enfumé de ce monde macho, cette spécialiste (fumeuse de gauloises brunes) des questions de narration vient avec sa langue fouiller –sonder- la profondeur du monde. Sa langue est somptueuse, elle ouvre de multiples champs baroques dans la description minutieuse de ce qui d’ordinaire va de soi, ce que l’on passe, inattentifs, le plus souvent sous silence. Il y a du Pascal dans cette attitude : « Je lui veux peindre non seulement l’univers visible, mais l’immensité qu’on peut concevoir de la nature dans l’enceinte de ce raccourci d’atome ».

Son procédé est simple : partir du genre ultra codé qu’est le western et le décliner en quatre actes (« Sous l’auvent », « Chez Dick et Ted Lange », « La sieste », « Le duel »), chacun subissant à son tour une sorte de dérèglement interne et jouissif, où des évènements sans surprise se déploient de façon surprenante.

Procédé certes simple mais pour l’éclat duquel un style s’impose. Celui de Christine Montalbetti se déploie dans des phrases longues et nouées, des plans-séquences (pour reprendre –ce qu’elle fait volontiers- le vocabulaire du cinéma) tirant vers l’abstraction. Lecteur, tu ne risques pourtant pas de t’y perdre ni de fuir effrayé. Car elle sait t’aiguiller (« Je suis sûre allons que vous n’avez pas à chercher bien loin pour extraire de votre mémoire un épisode de cette espèce » « il s’agit du passé de notre héros et vous n’êtes pas prêt à ce qu’on vous tienne à l’écart ») te rassurer (« allons, laissez-vous faire, quittez cette raideur, allons, voilà, tout doux, tout doux, votre corps plus mou, plus passif encore (…), je m’occupe de tout, en essayant de ne pas peser, de vous laisser simplement, non pas dériver (…) mais faire la planche, sur ce courant mesuré, et dont je m’assure, c’est ma tâche, qu’il vous mènera là où il faut »), te conseiller parfois (« ceux que la vie des animaux n’intéresse pas peuvent se rendre directement et sans dommage à la page 19 »). D’où notre brusque intérêt pour la microchirurgie des événements . La fusion prend, on en vient à se passionner, tenez, pour les aventures d’une toute petite goutte d’eau.

 

    Mais la virtuosité de ce roman (qui –voilà sa force- n’est pas du western écrit mais une prolongation littéraire ou, plutôt, une réinvention (on est loin du pastiche) du genre) serait tout à fait vaine si elle devait s’appliquer sur le vide (ou la répétition) de figures convenues.

Or, ce que subrepticement et pour le coup sans mise en abîme excessive, Christine Montalbetti dépeint, c’est la sécheresse étouffante d’un monde où l’inaction tient lieu d’action, où en somme il ne se passe pas grand-chose. L’état de cow-boy, nous dit-elle en substance, est une longue trajectoire d’errance où la survie ne tient que par l’effacement de trop d’altérité, de toute mémoire, de tout lien, où seul le rêve, omniprésent (par le sommeil ou parfaitement éveillé) mais secret, délivre des poches salvatrices d’air frais. Combien de fois, tout au long du livre, les héros plongent-ils leur regard et leur pensée dans les perspectives colorées d’une toile de Jouy, d’un tableau champêtre, d’une musique -bref, de tout ce qui sait véritablement leur parler ?

 

    On ne peut que conseiller ce livre à tous ceux, toujours trop nombreux, qui ne croient pas (ou plus) en la littéraire. Car en ce domaine, la foi de Christine Montalbetti n’est plus à démontrer. Son immense mérite, d’en être le meilleur des apôtres. 

 

Christophe Malléjac

 

Date de parution : janvier 2005

 

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L'auteur a également publié Expérience de la campagne (POL)

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