5+5 = les disques préférés de Fabrice Colin (écrivain)

Fabrice Colin vient de faire paraître Les Clés du royaume (Buchet-Chastel), un récit autobiographique vibrant, rythmé par deux décennies de rock indépendant. Nous étions curieux de lui demander quels étaient ses disques favoris, d’hier et d’aujourd’hui.

Photo FC2025

Fabrice Colin revient dans ce livre sur son parcours à travers un récit autobiographique centré sur la musique. De l’enfance à aujourd’hui, il raconte comment la pop et le rock indépendants ont accompagné sa vie, ses échecs comme ses réussites. Entre souvenirs personnels, listes d’albums cultes et références culturelles, ce livre sincère et nostalgique dresse le portrait d’une génération façonnée par la musique indé et ses figures emblématiques.

5 disques du moment :

Big Thief – Dragon New Warm Mountain I Believe in You

J’aime beaucoup Adrianne Lenker. Sa vibrante fragilité, sa force puisée au meilleur puits. Elle est d’ailleurs – la petite sœur de Kate Bush ou de Beth Gibbons. Tout n’est pas parfait chez Big Thief, c’est un groupe qui gagnerait à s’arrêter deux minutes pour reprendre son souffle mais il y a déjà, dans sa discographie, de quoi bâtir un best-of en béton armé. Accessoirement, cet album m’a quelque peu sauvé la vie – je ne m’étendrai pas davantage sur le sujet. « Change / like the sky / Like the leaves / like a butterfly / Death / like a door / To a place / we’ve never been before. »

Magdalena Bay – Imaginal Disk

Je suis tombé dans le rock indé quand j’étais petit et je n’en suis jamais vraiment sorti. Ce n’est pas une époque très simple pour ceux qui, comme moi, écoutaient Blur et Nirvana il y a 30 ans. Dans le top 10 des albums 2025, par exemple, je n’ai rien trouvé qui vaille, à mon sens, de passer à la postérité, à part Husbands de Geese. En 2024, en revanche, j’ai découvert Magdalena Bay et cette merveilleuse galette de synth-pop finement saupoudrée d’étoiles, ainsi qu’une demi-douzaine d’autres titres redoutablement efficaces – je n’ai rien contre l’efficacité. « ABBA dans une maison hantée », a judicieusement écrit un fan quelque part. Cry for me est pour moi la meilleure pop-song des cinq dernières années.

Andrea Laszlo de Simone – Una Lunghissima Ombra

Trump, Poutine, l’IA, le dérèglement de tout, « plus personne écoute, tout l’monde s’exprime » : ce monde a besoin de douceur et de grâce, ce monde a désespérément besoin d’un Turinois moustachu solitaire courant après la mélodie parfaite comme un rêveur dévalant la colline du Réel, une épuisette au poing.
Il y a quelques semaines, à Venise, peu avant minuit, j’ai lancé le titre éponyme sur mon téléphone et j’ai esquissé trois pas de valse avec ma femme. Si on ne tente pas ce genre de trucs, à quoi bon vivre ?

Hermanos Gutiérrez – Sonido Cósmico

Quand j’ai entendu Esperanza, un titre de 2021, au détour d’un épisode de Pluribus, je n’ai pu m’empêcher de sourire. Dès lors qu’il s’agit de virée en voiture (vers nulle part, hein : c’est important) et de musique, Vince Gilligan sait y faire – voir Jim White, plus bas. Armés de simples guitares, les deux frangins équatoriano suisses convoquent le désert, le vent, la montagne, le crépuscule. L’une des rares musiques que je peux écouter en travaillant, parce qu’il ne s’agit jamais de comprendre, simplement de laisser faire.

Anna Von Hausswolff –  Iconoclasts

J’aime beaucoup la page Wikipédia de cette femme : Ses parents se séparent lorsqu’elle a deux ans, sa mère étant “super fatiguée du monde de l’art décadent des années 90 suédoises et des artistes exhibitionnistes”. Le résultat ? Du gothique gentiment psychotique, Iggy Pop et Ethel Cain en guest stars sur le dernier album, et des concerts annulés en France au prétexte que l’artiste serait « sataniste ». Oh, si seulement ! La vérité, c’est que Anna est une femme intelligente, sensible, cultivée, courageuse, douée, mystérieuse. C’est peut-être ça, au fond, sataniste.

5 disques pour toujours :

Fishmans – Long Season

28 décembre 1998 : les Fishmans donnent leur dernier concert à Tokyo, au cœur de leur quartier d’origine. Deux mois et demi plus tard, le chanteur, Shinji Sato, tire sa révérence : son cœur lâche, triste histoire. Près de trente ans plus tard, l’histoire est devenue légende. Long Season, le sixième album-épopée de ces anges psychédéliques se résume à une chanson de 35 minutes – c’est un chemin en boucle que l’on peut arpenter cent fois avec, toujours, le même plaisir effaré.

Popol Vuh – Hosianna Mantra

Ce disque est sorti l’année de ma naissance. Mes parents ne l’ont jamais écouté, pourtant je le connais depuis toujours. Le pitch ? Un groupe de krautrock allemand délaisse l’électronique et se tourne vers l’organique (piano, guitare, violon, hautbois, tamboura…), s’adjoignant au passage les services d’une soprano coréenne. Le résultat est un hommage contemplatif au cosmos et à la beauté. Ecoutez Kyrie, et vous n’aurez plus jamais besoin de prendre de drogues.

Love – Forever Changes

Cet album déboule la même année que le premier du Velvet, que le premier des Doors, que le premier de Leonard Cohen, que le premier des Pink Floyd et que Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. C’est pas de bol, quand même ! Hanté par la mort, d’une splendeur suffocante, Forever Changes est pour moi l’un des rares LP parfaits de l’histoire de la pop, aux côtés de Revolver et de Pet Sounds. Au dos de l’album, Arthur Lee exhibe un vase brisé, des fleurs séchées, on dirait qu’il a compris quelque chose avant tous les autres.

Nick Cave – Ghosteen

Un disque est un voyage : ici, descente au pays des morts, le pays blanc, celui où seuls les grands brûlés ont le droit de chanter encore. Un cri d’amour, de douleur – de douleur étouffée par l’amour. Et puis quel parolier, putain, quel mec ! « I’m gonna buy me a house up in the hills / With a tear-shaped pool and a gun that kills / Cause they say there is a cougar that roams these parts / With a terrible engine of wrath for a heart. » Quand Nick Cave parle du deuil, on l’écoute.

Jim White – Static on the radio

Ce n’est pas un album, c’est une chanson. Ce n’est pas une chanson, c’est un monde. Quand il me semble que tout sonne creux, que les muses sont parties baguenauder en une contrée grise, quand j’ai besoin de me sentir partir, vivre, quand j’ai besoin de prendre le passé et le futur par l’épaule pour retourner à ce qui importe, je sais quoi faire, je sais quoi écouter. En plus, il y a Aimee Mann, qui a toute mon affection – et un ami écureuil.

Les Clés du royaume : Fabrice Colin et la musique « pas comme les autres »

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