Peuple de verre », de Catherine Leroux : si être sans-abri devenait illégal …

Dans un futur proche, se loger est devenu un luxe inaccessible. Des travailleurs pauvre vivent dans des camps de fortune et disparaissent. Sidonie, une journaliste frondeuse, braque les projecteurs sur ces zones d’ombre, jusqu’au jour où elle se retrouve de l’autre côté du miroir. Avec son cinquième roman, la québécoise Catherine Leroux signe un roman social et politique, aussi profond qu’inclassable.

Catherine Leroux
© Justine Latour

Lorsqu’on fait la connaissance de Sidonie à Montréal, la journaliste vient d’être arrêtée. Après avoir documenté la crise du logement et les disparitions mystérieuses des inlogés (nouveau terme utilisé pour désigner les sans-abris) dans les camps où ils se sont retranchés, la voilà à son tour internée dans un HAPPI, joyeux acronyme désignant une Habitation Atelier pour personnes inlogées, officiellement un centre de réinsertion par le travail ouvert par le gouvernement, en fait une prison des plus kafkaïennes.

peuple de verre livreIci pas de dystopie spectaculaire imaginant une fin de monde cataclysmique, on est plutôt dans le registre du récit d’anticipation, de ce qui pourrait arriver si on ne règle pas la crise du logement dans un système capitaliste féroce qui creuse les inégalités sociales et jette à la rue les plus pauvres. Facile donc de se projeter dans cet univers. Le point de bascule ne semble pas si loin entre aujourd’hui et le moment où, comme dans le roman, être sans abri deviendrait illégal et que pour être autorisé à circuler dans la rue il faudrait avoir un bail valide sur soi.

Avec ses HAPPIs où l’Etat répertorie, rafle, contrôle et opprime les plus pauvres pour préserver la société de leur contamination, « antidote au poisson de la pauvreté, Catherine Leroux réinvestit tout un pan de l’imaginaire collectif  carcéral: les asiles d’aliénés des siècles précédents, ou encore les Workhouses britanniques qui jusqu’en 1930 traitaient les pauvres comme des criminels en les faisant travailler dix heures par jour dans la précarité et les châtiments corporels.

« La distance augmente entre la réalité et moi, de plus en plus longue et lâche, comme un bâillement de fin de soirée. Qu’arrivera-t-il dans deux, dans six mois ? L’étirement sera sans retour. Nous deviendrons des pièces de Lego déformées ; aucun de nous ne pourra reprendre sa place dans le monde. »

Le récit de Sidonie, de sa descente aux enfers qui l’a conduit à être enfermée, jusqu’à son quotidien dans le HAPPI, est terriblement oppressante pour le lecteur. Catherine Leroux est une remarquable styliste. Sans ostentation, sa prose percutante et précise impriment des scènes marquantes qui donnent à voir toute l’ampleur du système totalitariste à l’œuvre de façon très évocatrice. A défaut d’être un personnage attachant, Sidonie captive par son regard lucide et féroce porté sur les événements, drôle même parfois.

« L’écriture est une prophétie autoréalisatrice. »

Comment se sauver quand on est dépossédée de tout ? Hors du monde et hors du temps, que reste-t-il pour faire acte de résistance ? Il reste l’écriture. Catherine Leroux arme Sidonie d’un carnet et d’un stylo pour reconquérir sa liberté ou plutôt l’inventer. L’intrigue se remplit ainsi de surprises liées à la force  magique de l’écriture, multipliant les surcouches narratives qui jouent en permanence avec les notions de vérité et d’illusion, de mensonge et de réel. Cela crée une expérience de lecture assez unique où l’ambiguïté et le mystère évoluent en parallèle de thématiques socio-politiques très contemporaines.

On peut regretter les vingt dernières pages, très explicatives, dans lesquelles l’autrice reprend le « je » pour expliquer la genèse de son livre, en préférant rester dans la ouate irréelle qui enveloppe les dernières passages consacrés à Sidonie lorsqu’elle avance en construisant sa propre vérité.

Marie-Laure Kirzy

Peuple de verre
Roman de Catherine Leroux
Editeur : L’Olivier
336 pages – 21,50 €
Date de parution : 2 janvier 2026

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