« La vie entière », de Timothée de Fombelle : une vie à s’inventer quand tout menace

1942, Paris sous l’Occupation. Claire, résistante de dix-neuf ans, attend son chef de réseau, dont le retard laisse présager le pire. Au lieu de fuir, dans l’urgence de cette nuit où l’existence ne tient qu’à un fil, Claire se sauve par les mots et crée sur le papier l’espace d’une vie entière. Habitué des récits au long cours en littérature jeunesse (Tobie LolnessVangoAlma), Timothée de Fombelle célèbre ici en quelques pages terriblement poignantes la toute-puissance de l’écriture et de l’imaginaire.

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© Chloé Vollmer-Lo

« Et ne vivons nous pas chaque jour une vie entière ? »

Avec cette citation placée en exergue, Timothée de Fombelle rend hommage à Etty Hillesum. Avant d’être assassinée à Auschwitz, cette jeune juive néerlandaise a écrit son journal de 1941 à 1943 (publié en France sous le titre Une Vie bouleversée) dans la peur des rafles. Claire, elle, écrit sous la menace d’une arrestation. Elle attend son chef de réseau, il est en retard, il n’arrive pas, elle sait qu’il faudrait fuir. Son avenir est radicalement incertain. Pourtant, au lieu de se crisper sur le temps qui lui reste elle décide d’écrire.

« J’ai des souvenirs d’avance. Je les écris dans le désordre, très vite, pour rester vivante. Quand ils n’ont pas encore existé, je les invente. »

livre la vie entiereClaire n’a que dix-neuf ans, elle est amoureuse pour la première fois, en secret, de Blanche, ce résistant pour lequel elle tape et transporte dans des valisées le journal du réseau, Les Feuilles volantes, celui qu’elle attend ce soir-là. Et elle décide d’écrire la vie qu’elle n’aura pas avec lui.

« J’écris ces mots. J’invente des allées inconnues, des places, des bals, des forêts. Je cours loin devant moi. J’invente l’endroit où nous attend tout ce qu’on ne vivra jamais. Il est minuit. J’écris vite parce que les lignes sont des années. »

Pour Etty comme pour Claire, la vie ne se mesure pas à sa durée, mais à son intensité vécue, à ses pensées profondes, de l’amour, de la peur, de la joie.

Ce n’est pas une phrase naïve ni consolante. Claire veut  «écrire une vie de désir. Ouvrir un par un (s)es désirs comme des figues ». Et c’est un magnifique acte de résistance intérieure que Timothée de Fombelle offre à son héroïne, refusant que la violence extérieure détruise sa capacité à habiter pleinement le présent. Claire choisit de vivre intensément, lucidement, sans se réduire à la peur, même si la réalité de la Deuxième guerre mondiale s’invite régulièrement dans son monologue.

La brièveté du récit sublime l’intensité émotionnelle qui saisit le lecteur à mesure que les pulsions de vie de Claire la projette dans la vie sans qu’elle n’en est rien connu du fait de son jeune âge. Timothée de Fombelle vise l’épure. Ses phrases sont d’une grande beauté, on sent le soin dans le choix des mots, de la syntaxe, de leur agencement pour dire dans une simplicité ciselée le tragique de la situation sans verser jamais verser dans un pathos facile. C’est le genre de texte dont on a envie de noter mille citations.

« Je veux être vieille. Ralentir devant les miroirs »

Cet hymne à l’imaginaire, seul endroit où l’on peut s’évader et échapper à une réalité terrible, où l’on rêve, court, vole, est une réussite et devrait toucher un large public par la force des émotions qu’il génère.

Marie-Laure Kirzy

La Vie entière
Roman de Timothée de Fombelle
Editeur : Gallimard
80 pages – 10€
Date de parution : 2 janvier 2026

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