La mort d’un richissime patriarche anglais déstabilise l’équilibre familial : sa veuve et ses trois enfants doivent s’occuper de l’enterrement et de l’héritage. Tout en gardant bonne figure, le clan se déchire et des secrets familiaux qui resurgissent. Nos héritages, cinquième roman de la britannique Anna Hope comblera les amateurs de saga familiale fine et sensible revigorée par la question très actuelle des privilèges historiques.

Aristocrate playboy, mari volage et père absent, Philip Brooke n’est regretté ni de sa femme ni de ses trois enfants. Sa veuve, Grace, veut fuir au plus vite leur manoir du Sussex, regrettant ne pas avoir eu le courage de le faire du vivant de son mari pour protéger ses enfants. C’est à la fille aînée, Frannie, l’héritière en titre, que revient la charge mentale de gérer le domaine, ce qu’elle fait depuis dix ans avec un magnifique projet de « réensauvagement » visant à créer un corridor écologique pour les espèces non humaines. Son frère Milo, en voie de guérison de multiples addictions, réclame sa part et veut construire sur le domaine un centre de réhabilitation proposant des cures de champignons hallucinogènes pour les ultra riches. Quant à Isa, la benjamine, elle se tient prudemment à l’écart mais a invité aux funérailles une possible fille cachée de leur père, porteuse de secrets.
Évidemment, avec de tels ingrédients, on attend des coups bas, des trahisons tonitruantes, des rancœurs rances, des dénouements fracassants, d’autant que le récit est ramassé sur cinq jours autour des funérailles. Mais Anna Hope prend le contre-pied du potentiel spectaculaire de son histoire pour proposer une intrigue feutrée à combustion très lente. Et pourtant, on ne s’ennuie jamais tant la finesse psychologique des portraits qu’elle dresse de ses personnages emporte le lecteur, d’autant plus qu’elle les enveloppe dans des descriptions superbes qui rendent hommage à la nature du Sussex, faune et flore.
Par petites touches déliées alternant les points de vue, Anna Hope prend le temps de décrire avec grande précision chacun au point qu’on a l’impression qu’ils vivent et palpitent à nos côtés comme des êtres de chair. Aucun personnage n’est réellement attachant (à part Rowan, la fille de Frannie âgée de sept ans, qui aimait son papy, ainsi que Ned, le vieil hippie qui vit depuis cinquante dans une des forêts du domaine en amoureux secret de Grace), mais leur quête à tous pour chercher à avancer vers leur propre libération touche profondément.
« Tout ce qui compte pour moi c’est l’avenir. Je ne me suis jamais intéressée au passé. »
A cette couche introspective -classique dans le roman familial à dimension psychologique – Anna Hope ajoute une couche plus politique, très contemporaine, dont il ne faut rien dévoiler mais dont on peut dire qu’elle tourne autour de la thématique de la possibilité de réparer les erreurs non résolus dont nous pouvons hérité et de la responsabilité individuelle qui incombe à chacun d’en prendre sa part, plus particulièrement dans une famille qui s’est enrichie et vit depuis des générations sur des privilèges historiques propres à l’Angleterre.
A l’heure de solder les comptes de cet héritage qui n’est pas celui que tous croyaient, à l’heure de liquider les dettes en prenant des décisions difficiles, on peut regretter qu’Anna Hope propose une fin quelque peu fade eu égards à l’ampleur des enjeux. Les réconciliations arrivent trop rapidement pour être totalement satisfaisantes mais on pardonne ce manque de relief final car on sent qu’il lui tient à cœur de montrer qu’on peut parler de questions profondes et brûlantes avec sagesse et apaisement. Et ça, ça fait du bien.
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Marie-Laure Kirzy
