« Aqua », de Gaspard Koenig : la bataille de l’eau dans un village normand

Après le succès public et critique de son précédent roman Humus (Prix Interallié et Prix Giono 2023), Gaspard Kœnig poursuit son ambitieuse exploration romanesque des quatre éléments. Aqua met en scène une communauté rurale prise dans des contradictions contemporaines sur fond de crise de l’eau. Dans la grande veine de la littérature réaliste, cette histoire de terroir et d’hommes est une réussite aussi intelligente que profonde dans ce qu’elle dit de notre époque.

Gaspard KOENIG
© Hannah Assouline.

Quand Martin, un enfant du pays devenu haut fonctionnaire à Paris, décide de briguer la mairie de son village d’enfance du pays d’Houlme, avec comme programme la modernisation du réseau d’eau potable, il trouve sur son chemin Maria, la généreuse et idéaliste tenancière de l’épicerie, qui défend la source des anciens et incarne le refus de la population à se soumettre à un nouveau système de modernisation de la distribution de l’eau. Le petit village normand devient le théâtre d’affrontement décisif, la lutte qui s’engage éveillant chez les habitants, le pire comme le meilleur.

Aqua frappe par la qualité de ses personnages notamment les deux principaux qui structurent le récit : Martin, l’énarque à la vision technocratique, prêt à pousser à la faute Maria et fait sa révolution copernicienne après des échecs personnels qui auraient pu l’aigrir ou l’abattre; et Maria trop franche Don Quichotte à la recherche du bien commun « prise dans le piège des utopistes, cherchant à imposer la générosité par la contrainte, la bonté par la force. » mais « comment imaginer les communs avec de tels zombies, aveuglés par leur intérêt le plus personnel, le plus immédiat ? »

Autour d’eux gravite une galaxie de personnages secondaires très vivants, une malicieuse doyenne, mémoire du village ; un taiseux ado de quinze à la vie intérieure insoupçonné ; un collapsologue flegmatique prêt pour le grand débranchement ; et surtout Léa, la naturopathe bouddhiste venue des cités, superbe personnage à la grande capacité d’empathie, tout sauf une « urbaine à la recherche d’air frais. C’est une condamnée en cavale » dont la pureté aux prises avec les pires travers humains.

On pouvait reprocher à Gaspard Koenig d’avoir enfermé ses personnages de Humus dans des stéréotypes parfois caricaturaux (notamment les féminins qui manquaient cruellement de nuances) et ne les faire évoluer que dans le sarcasme et la satire cruelle. Dans Aqua, le ton reste mordant mais le travail de caractérisation est  bien plus fin et permet une réelle évolution de chacun à travers leurs trajectoires morales et affectives, ce qui permet de renverser les archétypes initiaux qui semblaient leur être assignés.

Aqua est l’histoire d’un village et de ses habitants. Et c’est à partir de ce terroir organique que Gaspard Koenig construit une histoire universelle qui prend à bras le corps la question de l’eau au XXIème siècle ainsi que tous les enjeux qui gravitent autour : l’eau, un des communs (ressources dont on ne peut priver personne mais en quantité limité ) dévoyés par sa marchandisation organisée par la verticalité étatique, sa potabiilité compromise par la pollution aux nitrates, sa pénurie programmée à cause de catastrophiques erreurs humaines.

« L’eau peut, l’eau doit être pure. S’il n’y a plus d’eau pure, c’est que la pureté a disparu du monde »

Ici, la fiction s’appuie sur une solide documentation qui transforme son récit en un passionnant laboratoire d’idées sans pour autant que toutes ces informations n’assomment le lecteur. Tous les personnages sont vecteurs de pensée et font circuler les débats. Les éléments naturels deviennent ainsi des révélateurs politiques interrogeant notre système social entier à la manière d’un Balzac qui utilise le roman pour comprendre le monde.

Gaspard Koenig maîtrise parfaitement la fusion du pur romanesque avec des considérations tout azimut (économiques, sociologiques, géologiques, philosophiques et politiques) qui vont des rêveries de Gaston Bachelard à l’économiste américaine Elinor Ostrom, théoricienne des communs qui croit en la capacité collective locale à résoudre les problèmes fondamentaux par une action concrète plutôt qu’imposé par des acteurs externes verticaux.

Humus finissait dans un fracas spectaculaire empreint de pessimisme, Aqua lui embrasse un certain optimisme teinté d’utopie qui trace une voie pour vivre libre dans un monde contraint et faire village. On le referme stimulé, riches de réflexions et d’émotions, heureux d’avoir lu un roman avec une telle hauteur de vue qui parle autant au cœur qu’à la tête.

Marie-Laure Kirzy

Aqua
Roman de Gaspard Koenig
Editeur : L’Observatoire
448 pages – 22€
Date de parution : 9 janvier 2026

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